Académie royale de Médecine de Belgique

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Résumé de Noël Tordo (Séance du 31 janvier 2009)

(Séance du 31 janvier 2009)

RAGE ET LYSSAVIRUS

par N. TORDO (Institut Pasteur de Paris), invité.  

La ménigo-encéphalite rabique continue de provoquer 55.000 décès par an, la quasi-totalité d’entre eux se produisant suite à morsures de chiens dans les régions en développement d’Asie et d’Afrique. La maladie résulte de l’infection des neurones par des virus du genre Lyssavirus : on en connaît aujourd’hui sept génotypes (GT) qui se séparent deux phylogroupes (PG). Le PG1 comprend le virus de rage classique de répartition mondiale (GT1; RABV), le lyssavirus de chauves-souris Européennes de type 1 (GT5 ; EBLV-1) et de type 2 (GT6 : EBLV-2), le lyssavirus africain Duvenhage (GT4: DUVV), ainsi que le lyssavirus de chauves-souris australiennes (GT7 : ABLV). Le PG2 comprend les lyssavirus africains Lagos bat (GT2 ; LBV) et Mokola (GT3 ; MOKV). Cette classification est en évolution constante car de nouveaux lyssavirus sont régulièrement isolés de chauves-souris : ainsi les virus Aravan (ARAV) et Khujand (KHUV) en Asie centrale, le virus Irkut (IRKV) en Sibérie orientale, le virus de chauves-souris du Caucase occidental (WCBV).

Si la rage est transmissible à tous les mammifères, les espèces vectrices des lyssavirus sont retrouvées préférentiellement parmi les ordres Carnivora et Chiroptera. Ce dernier est  toutefois dominant puisqu’on trouve des chauves-souris vectrices de lyssavirus de tous les GTs (sauf le GT3 de vecteur inconnu) alors que les carnivores semblent spécialisés dans la transmission de lyssavirus du GT1 seulement. De plus, les reconstructions phylogénétiques indiquent que les lyssavirus ont évolué chez les chiroptères avant d’émerger chez les carnivores. Cette observation suggère que les vecteurs carnivores seraient régulièrement « alimentés» de lyssavirus transmis par des chauves-souris, selon un mécanisme de franchissement de barrière d’espèce et d’adaptation au carnivore cible. Cette hypothèse a été confirmée par des observations sur le terrain.

Ainsi, s’il est possible de contrôler la rage canine par régulation des populations et vaccination parentérale, si la vaccination orale par distribution d’appâts a montré sa capacité à éliminer la rage vulpine de l’Europe de l’Ouest, il est aujourd’hui irréaliste de vouloir contrôler, encore moins éliminer, les lyssavirus au sein des colonies de chauves-souris. Ceci d’autant plus que la pathogénicité de ces lyssavirus pour leurs hôtes reste sujet à débat, comme si une longue cohabitation avait permis l’établissement d’une « relation diplomatique » entre les partenaires. Alors que d’importants efforts sont déployés pour éliminer la rage canine dans le monde, source de la plupart des cas humains, il faut garder à l’esprit que la rage des chiroptères demeure un danger moins important en nombre mais constant pour la santé publique. Déjà, dans les pays développés d’Amérique du Nord, les chauves-souris sont devenues la cause majeure de transmission de rage humaine avec environ 1 à 2 cas/an aux U.S.A. En Europe, les cas humains sont plus rares (cinq cas reconnus dont un en Ecosse en 2002) mais la surveillance accrue des populations de chauves-souris indique une circulation non négligeable de lyssavirus.

Les chiroptères représentent environ 20 % des espèces connues de mammifères. Si la rage a historiquement servi d’alerte sur leur potentiel de transmission de maladies infectieuses à l’homme, des études récentes montrent que le panel de microorganismes transmis est en fait beaucoup plus large. En matière de virus hautement pathogènes, la liste est particulièrement édifiante : les henipavirus tropicaux (Nipah, Hendra, Tioman), le virus du SRAS ainsi que d’autres coronavirus, les filovirus Ebola et Marburg, etc. Ceci ne doit pas désigner les chauves-souris comme responsables de tous les maux comme il est arrivé par le passé. Simplement, de l’étude des interactions qu’elles établissent avec les pathogènes comparées à celles que nous établissons, on peut mieux comprendre les bases moléculaires de la pathogénicité chez l’homme, un préalable indispensable pour l’identification des cibles antivirales dans une perspective de thérapie.

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