Académie royale de Médecine de Belgique

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Lecture du Pr Benoît Lengelé

M. le Pr. Benoît Lengelé, Service de Chirurgie plastique, Université catholique de Louvain: «Le regard de la chimère : Leçons des lettres, des arts et de la science sur la nature et l’identité de la figure humaine»

 

LE REGARD DE LA CHIMÈRE : LEÇONS DES LETTRES, DES ARTS ET DE LA SCIENCE SUR LA NATURE ET L'IDENTITÉ DE LA FIGURE HUMAINE

par  le Pr B. LENGELÉ (U.C.L.), membre ordinaire.        

Depuis l’Antiquité, la chimère faciale a toujours figuré, dans les mythes et les légendes de l’Humanité, l’image essentielle du Mal et de la Transgression. Ainsi celui qui croisait autrefois des yeux le regard de la Gorgone était-il condamné, par le funeste destin de cette rencontre, à être transformé en statue de pierre, c’est-à-dire à perdre symboliquement son humanité.

Avec la première greffe de visage réalisée à l’aube du XXIème siècle, la chimère faciale a résolument quitté l’univers des récits légendaires, des représentations picturales effrayantes et du phantasme cinématographique pour entrer dans la réalité médicale du monde présent. Autrefois sujet d’hyperbole littéraire, d’exercice de style plastique ou  artifice de science-fiction, elle est en effet devenue, par le progrès des techniques et le génie de l’homme, un fait de science. Et comme au début du XIXème siècle, le célèbre blessé à crâne ouvert de Broca fut l’occasion pour lui de décrire l’aire cérébrale du langage,  de même l’observation rigoureuse des malades défigurés puis refigurés par le biais d’une transplantation faciale a permis aux pionniers de cette technique de lever un voile providentiel sur les nombreuses questions relatives à l’identité profonde du visage humain; cette entité anatomique dont les peintres et écrivains  du passé avaient dit qu’elle était « le miroir de l’âme et des sentiments ».

Rendant hommage au Secrétaire Perpétuel de Notre Compagnie, la présente lecture dresse le bilan des acquis récents de la Science sur la nature de ce que nous appellerons le Visage intérieur ; c’est-à-dire l’ensemble des structures superficielles et profondes qui, en relation singulière et autonome avec le milieu extérieur, portent du cerveau à la surface cutanée, à la fois l’identité de chaque personne humaine, mais également, dans son histoire de la naissance à la mort, l’expression du vécu instantané de l’existence.

Faisant en permanence écho aux écrits des philosophes et des poètes ainsi qu’aux œuvres des plus grands peintres, nous montrons ainsi d’abord que le visage est ontogéniquement d’origine neurale et segmentée et que, si cette configuration segmentaire semble s’effacer sous l’apparente continuité des traits de l’enfant et de l’adulte, elle réapparait dans l’expression faciale et le vieillissement. Nous démontrerons ensuite que la défiguration entraîne dans le schéma corporel du blessé un stigmate cortical cérébral, lui aussi segmentaire, en partie compensé par un échange de fonction main/visage, dont la causalité neurale s’inscrit toujours dans la tentative d’une relation compensée à l’Autre.

Nous prouverons enfin que cette blessure corticale engendrée par la défiguration est réversible avec la transplantation faciale pour autant que le greffon restaure, au-delà de sa survie vasculaire immédiate, chacune de ses relations neurales segmentaires ontogéniques avec le cerveau. Ce succès nécessite impérativement la réparation chirurgicale étagée de tous les effecteurs musculaires et nerveux de l’expression. Semblable à un visage recomposé d’Arcimboldo, le visage des malades greffés de la face est en outre également identifié par autrui comme nouvelle image individuelle du non-soi, rencontrant ainsi pleinement la pensée de Lacan pour qui « le Visage est un Autre ». Ce processus de ré-intégration d’ une identité s’opère à la faveur des circuits nerveux de la reconnaissance des visages qui ont leur spécificité tropique pour l’humanité. Par symétrie presque, les circuits neuropsychologiques impliqués dans le dessin du visage, qui figure, comme le disait Vinci, « la fulgurence de la pensée », trahissent eux aussi, la persistance phylogénétique de l’ analyse neurale, visuelle, séquentielle et segmentée, de l’ encéphale dissimulé  sous traits du modèle.

Loin d’avoir asséché le cœur de ceux qui ont tracé les chemins de la greffe de visage, l’image de la chimère faciale qui a croisé leur regard, leur a ainsi  fait découvrir que la recherche du Visage intérieur ne s’apparentait pas à la quête du Graal. Sur cette route tracée aux frontières de la vie et de la mort, de la norme et de la transgression, ils ont découvert, en recherche constante auprès des Anciens d’expériences et de pensées pouvant justifier une œuvre qui les effrayait eux-mêmes, que l’esprit qui guide la plume, le pinceau ou la lame qui fait couler le sang, est toujours animé par le même dessein. Profondément humain, cet esprit est une volonté persévérante qui cherche à engendrer, ressentir et partager des émotions ou des sentiments. Sans cesse tourné vers l’Autre et non vers lui-même, le Visage intérieur est l’interface universelle de toutes les actions duelles de la vie à la fois : altérité et image de Soi, univers visible et invisible, surface et profondeur. Fut-il figuré, défiguré ou refiguré, il élève sans cesse, aux confins des mondes des Lettres, des Arts et de la Science, vers le dépassement de soi et des frontières possible. Fut-elle en rupture apparente parfois avec le principe de précaution, cette quête, résolument inscrite dans un impérieux devoir éthique d’action et  de progrès, ne consacre qu’ seule et noble mission : celle qui veut mieux comprendre et partant de mieux restaurer, chez les grands blessés de la face, l’image essentielle de l’Humain que porte en lui le Visage et que Sartre appelait la « Transcendance du visible ».