Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge du Pr Fritz Albert, membre titulaire et ancien Président

(Séance du 28 novembre 1981) 

 

Éloge académique du Professeur Fritz ALBERT, membre titulaire et ancien Président. 

 

par les Professeurs Georges LEJEUNE, Alain CASTERMANS, membres titulaires, et Albert de SCOVILLE, Secrétaire perpétuel.

 

(Lecture faite par le Professeur Georges LEJEUNE).

 

C'est au nom des Professeurs A. de Scoville et A. Castermans, que j'ai l'honneur d'évoquer aujourd'hui la carrière du grand Patron de Chirurgie à l'Université de Liège que fut le Professeur Fritz Albert, né à Tongres le 14 janvier 1889. 

Ayant eu l'insigne privilège d'être le dernier élève de Monsieur Albert, durant sa carrière universitaire, mes Collègues de Scoville et Castermans m'ont en effet demandé de retracer l'oeuvre scientifique de notre Maître. 

La personnalité extraordinaire et aussi attachante de ce Patron avec qui on a vécu étroitement durant les dernières années, nécessite, pour mieux comprendre son oeuvre scientifique, de décrire l'homme, le chirurgien et le chercheur. 

L'existence des individus subit l'influence inéluctable de l'hérédité, de l’entourage, du milieu familial, de l'éducation et des personnes que l'on est amené à fréquenter.

De son enfance, Fritz Albert nous parle comme de la période la plus douce et la plus chère de sa vie. Sa Mère, il nous l'a décrite vigilante, charmante, n'ayant pour les siens qu'une attention infinie. Cette mère admirable a certainement favorisé et accentué chez Fritz Albert ce besoin d'affection. De son Père, il nous dit aussi combien ce dernier a consacré son temps à son éducation. A la fin de son adolescence, Fritz Albert était ouvert à tous, aux Sciences, aux Arts, à la Littérature et à la Peinture.

Le Louvre, la Pinacothèque de Münich, la National gallery, le British Museum et combien d'autres hauts lieux où sont amassés tant de chefs-d'oeuvres n'avaient plus de secret pour lui.

Elevé dans un milieu aussi idéal, Fritz Albert allait non seulement devenir un homme imprégné d'une rigueur cartésienne, mais aussi un grand sentimental.

Son hérédité paternelle aurait dû le pousser vers des études de Droit : dans la famille, on était juriste. C'est pourtant par l'hérédité maternelle et par l'exemple d'un Médecin que Fritz Albert prit la décision de s'orienter vers la Médecine. ce praticien, le Docteur Adolphe Ghineau, Fritz Albert le décrit comme une des plus belles figures de Médecin du XIXème siècle.

Le besoin naturel pour ce médecin de se dévouer était un exemple vivant et permanent pour le jeune homme qu'était Fritz Albert. Et, Fritz Albert, de santé assez précaire, connut très tôt la souffrance et ceux qui la soulagent. Il décida alors de s'orienter vers la médecine.

En 1906, Fritz Albert aborde la vie d'étudiant universitaire. Le premier contact s'établit grâce au Maître éblouissant qu'était Edouard van Beneden. Fritz Albert termine la candidature en Sciences avec "la plus grande distinction". Par ailleurs, au début de la première candidature en Médecine, en 1908, il est proclamé premier au concours universitaire dans le groupe des Sciences médicales. Il se sent instinctivement attiré vers la clinique chirurgicale où il devait rencontrer un autre Maître incomparable, le Professeur Alexandre von Winiwarter, ancien Assistant de Bilroth, de vienne.

Dès les premières prises de contact avec le service de Chirurgie, Fritz Albert réalise que la carrière délibérément choisie est sa véritable vocation. A côté du travail accablant de la clinique, le laboratoire de recherche le fascine. Mais aussi, durant son stage de chirurgie, il est frappé par la fréquence d'une complication post-opératoire redoutable, le tétanos chirurgical. Par ailleurs, dans le centre de Liège, réputée depuis toujours pour la fabrication des armes, beaucoup de citoyens liégeois sont porteurs d'armes. On comprend aisément que les rixes sont fréquentes et le nombre de plaies par projectiles ne se comptent plus. Les traumatismes thoraciques par balles posent de graves problèmes par leurs complications et les séquelles inhérentes aux hémothorax. C'est ainsi que Fritz Albert reçoit l'autorisation, durant ses trois années de doctorat, de commencer des recherches sur les tétanos et l'hémothorax traumatique.

c'est en juin 1913 qu'il reçoit le diplôme de Docteur en Médecine, mais son désir irrésistible est celui de faire de la Chirurgie et de la Recherche au laboratoire. Mais - comme c'est toujours le cas aujourd'hui - il n'y a pas de poste disponible...! C'est alors que le Professeur von Winiwarter, désirant conserver un élément de valeur, lui propose de le prendre comme assistant non rétribué, durant une année, et ensuite de l'envoyer s'initier à la Neurochirurgie chez le Professeur Krause, à Breslau. cette année d'assistanat volontaire procure au Docteur Fritz Albert une activité chirurgicale considérable, de jour et de nuit. L'entraînement clinique est intensif. Les rares heures de liberté sont consacrées à des travaux de recherche sur le tétanos, avec l'étude des voies de résorption de la toxine tétanique.

Et Fritz Albert est en train de se préparer, à la fin de la première année d'Assistanat, pour son départ à Breslau, quant éclate la première guerre mondiale. A sa demande, il gagne le fort d'Embourg où il n'y avait pas de médecin. Survient la chute du fort et Fritz Albert s'évade la nuit qui précède sa déportation en Allemagne. Arrivé à Anvers, il est désigné comme jeune chirurgien. En raison des épisodes de retraites de l'Armée, il finira par rejoindre le "Belgian Field Hospital", qui devait devenir ultérieurement l'Hôpital de front de Hoogstaede. Il y travaille sous la direction du Dr Willems, de Gand. L'équipe est brillante.

Par ailleurs, Fritz Albert nous signale l'amical enthousiasme de tous et d'emblée, les liens qu'il noue avec Goormarthigh, de Gand. Dans cette formation hospitalière, Fritz Albert appréciera la grande liberté de travail laissée à chacun.

D'ailleurs, après quelques contrôles de travaux antérieurs, Charles Richet ne présente-t-il pas, au nom du Docteur Fritz Albert, à la Société de Biologie de Paris, trois notes qui concernent : 

- la coagulation des liquides d'hémothorax; 

- l'étude sur la voie d'assomption de la toxine tétanique;

- l'importance de l'association microbienne dans les affections tétaniques.

C'est dans ce dernier travail, qu'Albert démontre la gravité de l'association microbienne, lorsqu'il s'agit du type Coli.

Ainsi que l'un de nous a tenu à le préciser antérieurement, au cours de l' "In Memoriam" prononcé le 28 juin 1980, dès son arrivée à l'Hôpital d'Hoogstaede, Fritz Albert est péniblement impressionné par les blessés crânais-cérébraux. C'est alors qu'il suggère au Dr Willems la création d'un service spécialisé et individualisé, sous la direction d'un cher de service. Il se verra par après attribuer la direction du service de Neurochirurgie et des blessés du thorax.

Durant toutes ces années de guerre, des centaines de blessés vont bénéficier de ses soins hautement compétents et vigilants, à cet hôpital de front.

Pour les services rendus en ces circonstances, le Docteur Albert se voit attribuer la Croix de Guerre avec trois citations personnelles, la Médaille de l'user et de nombreuses autres distinctions, au titre militaire.

Dès la fin de la guerre, Fritz Albert est heureux de retrouver la Clinique chirurgicale de l'Université de Liège. Le hasard veut que le Dr Willems, l'ancien Chef de service de l'Hôpital de front, succède à von Winiwarter. Le Professeur Willems avait pu apprécier les mérites et les qualités de Fritz Albert. Il lui confie alors une large part des responsabilités chirurgicales, en le nommant à la première place d'Assistant. Comme il était impensable à l'époque d'envisager une spécialité dans le domaine de la Chirurgie, et qu'il fallait faire face à tous les cas, Fritz Albert continua et restera dans la même voie : celle du chirurgien général.

Toujours préoccupé par les lésions des blessés de la première guerre mondiale, Fritz Albert s'intéresse aux troubles physiopathiques post-traumatiques. Il est ainsi amené à analyser, dans le laboratoire du Professeur Nolf, l'importance des réflexes vasomoteurs dans diverses conditions expérimentales. L'ensemble de ces recherches aboutit à une thèse intitulée : "Contribution à l'étude clinique et expérimentale des troubles vas-moteurs réflexes d'origine traumatique". Cette thèse valut à son auteur, en 1924, le grade de Docteur spécial en Sciences chirurgicales. Ce titre correspond toujours, actuellement, à celui, légalement endiguer à l'Université de l'Etat à Liège, d'Agrégé de l'Enseignement supérieur.

La conséquence pratique de telles recherches devait aboutir à une étape thérapeutique : en effet, l'infiltration anesthésique, était née par le traitement des troubles physiopathiques post-traumatiques.

Ces recherches allaient conduire Fritz Albert, au cours de travaux approfondis tant expérimentaux que cliniques, à fixer son intérêt sur les problèmes des troubles vasculaires et de leurs relations avec le système nerveux sympathique.

Il s'ensuivit une succession de publications telles que la physiopathologie des oedèmes post-traumatiques, les artérites, les réactions vaso-motrices aux oblitérations vasculaires et la chirurgie du sympathique lombaire.

D'Assistant de Clinique chirurgicale en 1919, le Docteur Albert devient Chef de travaux en 1924. Il est nommé Chargé de cours en 1928, quand il reçoit la charge des enseignements de Pathologie chirurgicale spéciale et du cours de Théorie et Pratique des opérations chirurgicales et des Démonstrations d'Anatomie. Il est nommé Professeur extraordinaire en 1931 et Professeur ordinaire en 1936.

Au fil des années, la notoriété internationale de Fritz Albert grandit. En même temps, il devient Membre de nombreuses sociétés savantes. Il est ainsi successivement nommé Membre du Bureau de la Société internationale de Chirurgie et de l'Association française de Physiologie. En 1933, il est élu Correspondant de l'Académie royale de Médecine de Belgique, et bientôt, Membre associé de l'Académie de Chirurgie de Paris. En 1938 il est président du congrès international de Traumatologie qui se tient à Liège.

Les titres et les charges honorifiques se succèdent. On le voit par exemple devenir président de la Société belge de Chirurgie, puis président de la Société internationale de Chirurgie, distinction enviable et remarquable réussite, sur le plan mondial, pour un chirurgien belge ! Enfin en 1947, il est élevé au rang de Membre titulaire de l'Académie royale de Médecine de Belgique.

Les nombreuses générations de Médecins à la formation desquelles le Professeur Albert a participé, sont frappées par l'humanisme et la bonté qui émanaient de sa personnalité. Et le journal des étudiants en Médecine liégeois "Le Carabin", publia, en novembre 1946, dans une introduction à la pratique de la Chirurgie, la mission et l'âme du chirurgien selon le concept de Fritz Albert. Nous les rappellerons en ces termes : "A côté du parfait clinicien, le chirurgien doit faire comprendre au malade qu'il veut l'aider, sans nécessairement l'opérer".

Par ailleurs, le Professeur Albert a toujours insisté sur l'importance de la nécessité de développer une recherche scientifique, tant fondamentale qu'appliquée. C'est la raison pour laquelle il a créé à l'Université de Liège, dès 1934, un laboratoire de Chirurgie expérimentale, où il permit à des chercheurs de talent de réaliser des travaux d'avant-garde. L'un de ceux-ci, Marcel Dallemagne, réalisera des travaux qui firent date, dans le domaine de la Biologie osseuse. Ce collaborateur devait devenir, peu après, le titulaire de la Chaire de Pharmocodynamie à l'Université de Liège.

En outre, en 1953, le Professeur Albert, fasciné par les découvertes de la tolérance immunologique spécifique à l'allogreffe, lance à Liège une nouvelle orientation expérimentale et clinique, par des recherches approfondies sur l'évolution des greffes tissulaires et organiques.

Sa contribution à l'étude des transplantations d'organes étend encore sa renommée, déjà grande. C'est ainsi qu'en n1956, il reçoit une très haute distinction de ses collègues américains : "l'honorary Fellowship of the American College of Surgery". 

En 1959, avant d'être admis à l'Eméritat, le dernier fleuron de notre Maître sera de mettre sur pied un symposium international dont le sujet s'intitule : "Biological problems of grafting". Toutes les sommités du monde de la greffe se retrouvèrent à Liège en cette occasion exceptionnelle.

C'est en 1963 que Monsieur Albert a présidé aux destinées de notre Compagnie. Déjà alors c'était une tâche délicate, car les problèmes ne manquèrent pas. Nos Aînés se souviennent des nombreuses et longues séances, se terminant tard dans la nuit, que les circonstances imposèrent au Bureau, à l'époque. a la fin de cette présidence, le Professeur Albert se voit conférer la Plaque de Grand Officier de l'Ordre de Léopold.

Puis, au cours des dernières années, Fritz Albert doit bien constater que, progressivement sa santé est en train de se détériorer. Mais il est empreint d'une sereine résignation et de nombreuses périodes d'hospitalisation n'altèrent donc  pas son moral. Il épuise plusieurs exemplaires de pacemakers, dont l'efficacité est contrôlée non seulement par les cardiologues, mais également par lui-même.

En toute lucidité, ce grand Patron avait exprimé le désir que son départ se fasse dans l'intimité.

Le 20 juin 1980, Fritz Albert nous quittait, à l'âge de 91 ans. Sa volonté fut respectée.

Le rayonnement d'une personnalité aussi éminente que celle de notre Maître respecté, l'empreinte d'humanisme scientifique qu'il a laissée à tant de générations de Médecins nous devaient d'exprimer à Madame Albert, à sa fille, à son gendre et à sa famille, de quelle profonde reconnaissance l'Académie royale de Médecine de Belgique, l'Université de Liège, la Chirurgie belge, sont redevables à l'homme de Science, à l'humanisme et au chercheur que fut le Professeur Fritz Albert.

Sur proposition de M. le Président Guy Bruynoghe, l'Académie, debout, se recueille longuement dans le souvenir de son ancien Président.