Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique de feu le Pr Joseph Radermecker

(Séance du 20 septembre 2003)

Éloge académique du Professeur Joseph RADERMECKER,  membre titulaire, par Georges FRANCK,  membre titulaire.

En début de séance, le Président et le Secrétaire perpétuel accueillent la famille e feu le Professeur Joseph Radermecker, membre titulaire, dont l’éloge académique sera prononcé par le Professeur G. Franck, premier vice-président, qui s’exprime en ces termes : « Joseph Radermecker est né à Welkenraedt le 29 janvier 1907.  Il est décédé à Anvers, à son domicile, le 26 janvier 2002, à l’âge de 95 ans, des suites d’une longue maladie, entouré de l’affection de son épouse, de sa famille et de ses nombreux amis.

Né d’une famille d’artisans, il effectue ses études primaires, en allemand, à l’école communale de Welkenraedt, puis ses humanités gréco-latines, en français, au Séminaire Saint-Roch, à Bernard Fagne, dans les Ardennes.  C’est à l’Université catholique de Louvain qu’il entreprendra ses études médicales.  Il sera proclamé docteur en Médecine, Chirurgie, Accouchements en juillet 1933.

Soucieux de limiter les dépenses financières imposées à sa famille, il s’engagera, dès ses doctorats, dans le service de santé de l’armée belge.  C’est ce qui explique la double carrière du docteur Joseph Radermecker, comme Médecin militaire d’une part, et comme Neurologue à l’Institut Bunge d’Anvers, d’autre part.

Sur le plan militaire, il sera assistant de 1934 à 1940, au « Centre neuropsychiatrique du service de santé militaire », situé à l’Hôpital militaire d’Anvers.  Il en prendra le commandement fin 1944, après la deuxième guerre mondiale.  Il y terminera sa carrière militaire en 1963 avec le grade de Colonel.

Le docteur Joseph Radermecker fut attiré par la Neurologie et la Recherche scientifique dès le début de son deuxième doctorat en médecine.  La personnalité hors norme du Professeur Arthur van Gehuchten, titulaire, à l’Université de Louvain, de la première Chaire de Neurologie en Belgique, ne fut certainement pas étrangère à cette vocation précoce.

Comme il l’a écrit dans la préface de sa thèse d’Agrégation de l’Enseignement supérieur : « Cette formation scientifique ne serait pas née, si dès mon premier séjour dans son service, le Professeur Arthur van Gehucthen ne m’avait donné, par la parole et par l’exemple, le goût d’une clinique précise et harmonieuse, le sentiment profondément humain du malade neurologique et l’appétit de la recherche ».

Les grandes orientations de sa carrière médicale étaient parfaitement décrites dans cette dernière phrase : affermir sa connaissance des maladies neurologiques auprès des plus grands maîtres de cette époque ; s’assurer une meilleure compréhension de la pathogénie de ces affections encore si mystérieuses, mais si riches en possibilités de recherches, enfin, appliquer cette maîtrise progressive au bénéfice du patient.  C’est ainsi qu’il sera externe, de 1931 à 1933, au service du Professeur Arthur van Gehucthen, perfectionnant l’apprentissage de la séméiologie et de la propédeutique neurologique.

Les grandes orientations de la recherche neurologique se faisaient, à cette époque, dans la lignée des confrontations anatomo-cliniques qui allaient permettre une meilleure systématisation des maladies du système nerveux.  Il se perfectionnera dans cette voie, à Paris, auprès du Professeur Guillain, à l’Hôpital de la Saltpêtrière, en 1933 et 1934, puis, auprès du Professeur Alajouanine à l’ « Hospice de Bicêtre », en 1935 et en 1937.

En 1933, le docteur van der Stricht à qui était confiée la Fondation privée Bunge à Anvers, avait fait appel à un jeune neurologue et neuropathologiste anversois, le docteur Ludo Van Bogaert, pour organiser à l’Institut Bunge.  Cette Institution privée, vouée à la pratique et à la recherche médicale, allait acquérir, en particulier sur le plan neurologique, une réputation internationale exceptionnelle grâce au dynamisme inventif et créateur du docteur Ludo Van Bogaert.  Celui-ci sera d’ailleurs président de notre Académie royale de Médecine en 1968, et premier président de la « Fédération mondiale de Neurologie », Fédération à la création de laquelle il avait très largement contribué.  Il était naturel que le docteur Joseph Radermecker rencontra ce sicentifique d’exception dès 1934, pour jeter les bases d’une collaboration médicale et scientifique ininterrompue jusqu’en 1979, date du rattachement de l’Institut Bunge, à l’Université d’Anvers et à son Hôpital académique.  Cette collaboration devait très rapidement se doubler d’une amitié profonde qui ne sera jamais mise en défaut.  Le docteur Radermecker sera successivement assistant au service de Neurochirurgie de l’Institut Bunge, de 1940 à 1948, puis chef de service adjoint au service de Neurologie en 1948 ; enfin, il prendra également la direction du service d’Electroencéphalographie et d’Electromyographie, de 1950 jusqu’en 1979.

Les travaux de Hans Berger avaient bien mis en évidence, dès 1931, l’intérêt en clinique humaine, de l’enregistrement des activités électriques du cerveau, technique permettant pour la première fois une approche « fonctionnelle » du système nerveux.  Cette méthode originale allait rapidement faire l’objet des préoccupations scientifiques du docteur Radermecker, tant au service médical de l’armée qu’à l’Institut Bunge.  Il fut l’un des premiers, en Belgique, à donner à la Neurophysiologie clinique, ses lettres de noblesse.  

Soucieux de mieux appréhender les fondements scientifiques de l’Electroencéphalographie, le docteur Radermecker s’imposera à nouveau divers séjours à l’étranger.  Il séjournera en 1949 au laboratoire de Physiologie du Collège de France auprès du Professeur Fessard, puis en 1950, à l’Hôpital Sainte-Anne, auprès du Professeur Fischgold et, enfin, en 1951 et 1953, à la Salpêtrière, près des professeurs Lefèbvre et Scherrer.  Il fera ensuite de brefs séjours périodiques à Marseille, au cours des années 1951 à 1956, dans les laboratoires du Professeur Henri Gastaut, futur président de la « Ligue internationale contre l’épilepsie ».

Les publications scientifiques du docteur Radermecker sont nombreuses : plus de 130 articles originaux parus dans des revues nationales et internationales de haut niveau, en langue française, allemande, anglaise et même russe.  Ces publications s’échelonneront de 1935 à 1987.  Elles couvrent de nombreux aspects des sciences neurologiques, depuis les maladies dégénératives, les affections métaboliques, les tumeurs du système nerveux central et périphérique, les phacomatoses, les maladies musculaires et neuromusculaires, jusqu’aux maladies inflammatoires du cerveau.  Ces dernières constitueront son domaine de prédilection en recherche clinique. Les corrélations électrocliniques y étaient particulièrement intéressantes sur le plan du pronostic et du diagnostic précoce.

La leucoencéphalite sclérosante subaiguë en est, parmi d’autres, un exemple particulièrement démonstratif.  Au cours des années 1930 à 1940, des encéphalites sporadiques, subaiguës, toujours mortelles, non identifiables avec l’encéphalite léthargique de Von Economo, ni avec les encéphalites B japonaises ou verno-estivales, avaient été décrites par divers auteurs européens.  Les caractères cliniques de ces observations, et surtout une image cérébrale spécifique, avaient permis à Van Bogaert, dès 1945, de réunir ces diverses observations en une entité morbide homogène, qu’il appellera « la leucoencéphalite sclérosante subaiguë ».  Cette affection, dont les relations avec le virus de la rougeole seront établies ultérieurement  portera d’ailleurs le nom de maladie de Van Bogaert. Dès 1949, le docteur Radermecker décrivait, à partir de trois observations dont deux confirmées sur le plan anatomopathologique, l’existence de potentiels électriques complexes, permanents et se répétant de façon périodique.  Ces paroxysmes électriques allaient se révéler ultérieurement, sur la base de nombreuses observations belges et étrangères, comme hautement suggestifs sinon pathognomoniques, de cette maladie.   

Cet intérêt pour les corrélations électro-anatomo-cliniques allait aboutir le 23 mai 1956, à la défense auprès de l’Université de Louvain, d’une thèse d’Agrégation de l’Enseignement supérieur, intitulée : « Systématique et électroencéphalographie des encéphalites et encéphalopathies », thèse qui sera publiée chez les éditeurs Masson et Cie de Paris, sous forme d’une monographie de 243 pages, sous les auspices de la revue internationale : « Electroencephalogaphy and clinical/Neurophysiology ».  Cette thèse clinique constitue, par son ampleur et son originalité, une contribution exceptionnelle à notre connaissance et à la compréhension de ces affections.  Elle est toujours d’actualité près de cinquante ans après sa publication !  La finesse des descriptions séméiologiques, la richesse des études anatomo-pathologiques, la précision dans la description, l’analyse et l’interprétation des tracés électroencéphalographiques illustrent, de façon éclatante, une personnalité scientifique possédant une rare maîtrise des sciences neurologiques.  Ce travail scientifique, dont l’intérêt sera reconnu internationalement, lui vaudra plus de trente-cinq invitations à participer à divers colloques, symposia, congrès nationaux et internationaux, et ce, jusqu’en 1987.  Il était alors âgé de 80 ans.

Le docteur Joseph Radermecker était membre de nombreuses sociétés belges et étrangères qu’il serait fastidieux de citer.  Il sera président de la Société belge de Neurologie en 1965, de la Société belge de Médecine mentale en 1966, de la Société d’Electroencéphalographie et de Neurophysiologie clinique de langue française, en 1969.

Il sera élu correspondant de l’Académie royale de Médecine de Belgique en 1963, et membre titulaire de notre deuxième Section en août 1970. 

Notre Académie lui décernera en 1950, le Prix Alvarenga de Piauhy, suite au dépôt d’un mémoire original intitulé : « La myatonie congénitale d’Oppenheim et la délimitation de cette affection à l’égard des atrophies spinales progressives de la première enfance ».  En 1972, notre distingué collègue présentait à notre tribune, en collaboration avec le Professeur Jean-Jacques Martin, une communication sur la dystrophie neuro-axonale et la maladie de Hallevorden-spatz infantiles.

La même année, notre collègue était élu correspondant, à titre étranger, de l’Académie royale de Médecine d’Espagne.

L’année 1957 allait consacrer le prestige de l’Ecole anversoise de Neurologie, avec l’organisation à Bruxelles, du premier Congrès mondial des Sciences neurologiques, qui allait réunir plus de 3000 participants.  L’année 1957 coïncidait avec les festivités du Centenaire de la naissance du professeur Arthur van Gehuchten.  La préparation de ce congrès fut confiée à un comité d’organisation dont le secrétaire général était le docteur Ludo Van Bogaert et le secrétaire général adjoint, le docteur Joseph Radermecker. Ce dernier devait également assurer, comme secrétaire général cette fois, l’organisation du quatrième Congrès international d’Electroencéphalographie et de Neurophysiologique clinique, qui tenait ses assises, à la même époque, à Bruxelles.

Malgré ses activités médicales et scientifiques très astreignantes, le docteur Radermecker restait très ouvert aux problèmes de société et de santé mentale.  C’est ainsi qu’il fut membre de la Fondation médicale Reine Fabiola, dès 1967, puis, à la demande de la Reine, président de cette Fondation de 1973 à 1988.

Le docteur Radermecker était titulaire de nombreuses distinctions honorifiques, belges et étrangères.  Il était, entre autres, Grand Officier des Ordres de Léopold et de la Couronne ainsi que Officier de l’Ordre national du Mérite de France.

D’une apparence un peu sévère, liée à son éducation germanique et à sa formation militaire, le docteur Radermecker était un homme discret, mais d’une extrême courtoisie.  Très exigeant vis-à-vis des autres et de lui-même, il était profondément humain et religieux.  Sa grande disponibilité était proverbiale.  Très attaché à sa famille, il fut très affecté par le décès inopiné, le 17 mai 1976, de son épouse, Marie-Anne Dekeuwer, également Neurologue à l’Institut Bunge.  Il eut toutefois la grande joie de voir un de ses enfants, Madame Monique Dumon-Radermecker, embrasser la carrière de Neurologue et d’Electrophysiologiste, à l’Institut Bunge puis, à l’Hôpital universitaire d’Anvers comme chef de service. Le docteur Radermecker épousera en secondes noces, Mademoiselle Christine Van Caulewaert, sa collaboratrice de très longue date à l’Institut Bunge, comme secrétaire dès 1954, puis comme assistante technique en élecroencéphalographie jusqu’en 1979.  C’est à cette époque, en effet, que la Fondation Bunge fut transférée à l’Université d’Anvers.

J’aimerais rappeler à ce sujet que Madame Radermecker sera, la première diplômée belge en Electroencéphalographie, après avoir suivi en 1960, les cours du professeur Antoine Ray-Mond à la « Salpêtrière » à Paris.

Madame, c’est avec vous qu’il partagera, pendant un quart de siècle, sa passion pour son métier, les voyages, la photographie et les arts.  Votre amour, votre gaîté, lui ont apporté une seconde jeunesse.  Cet homme un peu sévère vous regardait toujours avec un sourire, témoin de son admiration à votre égard.  Lorsque la maladie l’a frappé dès 1995, votre dévouement, votre sollicitude lui permirent d’affronter, avec dignité, courage et sérénité, ces années douloureuses jusqu’à son décès.

L’Académie souhaitait rappeler aujourd’hui, de façon solennelle, la carrière et la vie de ce grand Monsieur, unanimement respecté, et qui a marqué l’histoire de la Neurologie et de la Neurophysiologie cliniques belges ».

L’Académie, debout, se recueille à la mémoire du regretté confrère disparu, le docteur Joseph Radermecker.

A l’interruption de séance, Madame Radermecker et sa famille sont raccompagnées par le Président et le Secrétaire perpétuel.