Académie royale de Médecine de Belgique

|

Eloge académique Pr Henri-Géry Hers (Séance du 25 avril 2009)

par le Pr Émile VAN SCHAFTINGEN, membre ordinaire et le Pr Jacques E. DUMONT, membre honoraire. 

Chère Madame Hers,

Chers membres et amis de la famille du Professeur Hers,

Chers Collègues, Mesdames, Messieurs,

Je voudrais évoquer en quelques mots la carrière et l’héritage scientifique du Professeur Hers, et aussi certains traits de sa personnalité.

Le Professeur Henri-Géry Hers est né à Namur en 1923. Son père, Géry Hers, mourut quelques mois après sa naissance et c’est en son souvenir que le petit Henri Hers fut appelé Géry. Joseph Hers, l’oncle paternel du Professeur Hers, une figure marquante de l’épopée économique belge en Chine, et aussi, à ses heures, un botaniste amateur, auquel on doit l’identification de l’Acer hersii, Joseph Hers, donc, accorda son soutien à la nombreuse famille de sa belle-sœur. Il transmit aussi à son neveu – que je cite — ‘le goût de remettre en question les théories en vogue, quel que puisse être le prestige de leurs auteurs’.

Dès sa seconde année de médecine, Géry Hers entre comme étudiant-chercheur dans le laboratoire de physiologie du Professeur Bouckaert, où il s’associe aux travaux de Christian de Duve sur l’action de l’insuline, travaux qui menèrent ces chercheurs à redécouvrir le glucagon, importante hormone pancréatique, qui en fait contaminait certaines préparations d’insuline, leur conférant un effet glycogénolytique (donc hyperglycémiant) tout à fait paradoxal.  En cette époque de guerre, les moyens techniques étaient très réduits et il était impératif de compenser cette pauvreté matérielle par une grande richesse dans la réflexion, une habitude dont Géry Hers ne se départira pas par la suite.

Une fois médecin en 1948, Géry Hers obtient un mandat du FNRS et peut ainsi se consacrer à temps plein à la recherche dans le laboratoire de Chimie Physiologique, qui vient d’être créé par Christian de Duve, son aîné de six ans. C’est de lui qu’il apprend — je le cite — ‘… tout ce qu’on apprend d’un maître et qui ne se trouve pas dans les livres, la rigueur dans le plan expérimental et dans l’interprétation des résultats, le sens de ce que l’on peut croire et de ce dont il faut douter, le sens de ce qui est important et de ce qui est accessoire, la prudence extrême dans ce qu’on ose écrire…’ , toutes qualités qu’il s’efforcera de transmettre plus tard à ses nombreux élèves. Ses travaux portent d’abord sur la glucose-6-phosphatase, dont il découvre avec Jacques Berthet et Christian de Duve qu’elle est associée aux microsomes. C’est pour l’équipe de Ch. de Duve le début d’une série d’études sur le fractionnement cellulaire qui culmineront avec la découverte des lysosomes et des peroxysomes.

Géry Hers ne s’associe pas à ces développements, mais, soucieux sans doute de garder son indépendance, il se met à étudier le métabolisme du fructose, qu’il élucide, se permettant au passage de montrer que Carl et Gerty Cori, deux grands noms de l’enzymologie et du métabolisme, prix Nobel, s’étaient trompés en proposant que le fructose-1-phosphate était converti en fructose-6-phosphate par une phosphofructomutase. C’est en réalité par une succession d’étapes faisant intervenir le clivage du fructose-1-phosphate par l’aldolase hépatique que le fructose est métabolisé. Comme le montrera Hers, c’est cette enzyme, l’aldolase hépatique, qui est déficiente dans l’intolérance au fructose, une maladie métabolique bénigne si l’on s’abstient de prendre du fructose, mais mortelle si l’on reçoit du fructose ou du sorbitol par voie parentérale. De là l’importance de la diagnostiquer le plus correctement possible, ce qui est possible par mesure enzymatique sur biopsie. Ces travaux furent un premier contact avec les maladies métaboliques pour Géry Hers.

Il élucide également les étapes permettant la conversion du glucose en fructose par l’intermédiaire du sorbitol. On devait comprendre plus tard les implications de cette voie dite des polyols dans la genèse de certaines complications du diabète.

Au passage, il propose la théorie selon laquelle l’ATP est utilisé par les kinases sous forme d’un complexe avec le magnésium, théorie qui est tellement bien admise actuellement que plus personne ne se souvient que c’est Géry Hers qui l’a proposée et étayée. Fort de ces trouvailles, Géry Hers soutint en 1957 sa thèse intitulée ‘Le métabolisme du fructose’.

A partir de cette date, il se met à étudier différents cas de glycogénoses, maladies qui se caractérisent par une accumulation de glycogène et qui sont dues à des déficiences d’enzyme impliquées dans la dégradation de ce polymère. Il décrit la déficience en phosphorylase hépatique, connue maintenant sous le nom de glycogénose type VI ou maladie de Hers.

Son secret espoir, en étudiant les glycogénoses était de parvenir à élucider la maladie de Pompe, une forme de glycogénose entreprenant tous les tissus et dans laquelle, curieusement, il n’y a aucune perturbation du métabolisme du glucose.  Cette maladie exerçait sur lui, écrira-t-il plus tard, « the fascinating appeal of the unknown ». Il montre que, chez les malades atteints de maladie de Pompe, c’est une enzyme bizarre, jusque-là inconnue, une maltase à pH optimal acide qui est déficiente.

Une enzyme avec un pH optimal acide, pour les proches de Christian de Duve, il y a gros à parier que ce soit une enzyme lysosomiale. Et c’est ce que Hers démontre. Poussant la logique jusqu’au bout, il raisonne alors que le glycogène qui s’accumule dans cette affection doit se trouver dans les lysosomes. Il convainc son ami Pierre Baudhuin d’examiner en microscopie électronique des tissus de patients atteints de maladie de Pompe. Effectivement, le glycogène s’accumule dans des lysosomes, qui en raison même de cette accumulation, sont hypertrophiés. Poussant la logique toujours plus loin, Géry Hers propose alors le concept de maladie lysosomiale dans un article publié dans Gastroenterology. Toute déficiente d’une enzyme lysosomiale doit mener à une maladie de dépôt, due à l’accumulation dans les lysosomes du matériel qui devrait normalement être digéré par l’enzyme déficiente.

Je me permets de citer ici le professeur de Duve.

Par un curieux concours de circonstances, les recherches de Hers sur le glycogène l'ont conduit à rejoindre les miennes, plus de quinze ans après que nos chemins se soient séparés. Il a identifié une déficience héréditaire du métabolisme du glycogène comme étant un défaut des lysosomes. Suite à cette découverte, il a développé le concept extraordinairement fécond de maladie lysosomiale innée, qui a permis d'expliquer plus d'une cinquantaine de déficiences génétiques connues sous le nom de maladies de dépôt, ou thésaurismoses, élucidant d'un seul coup tout un chapitre resté mystérieux de la pathologie, fait unique dans l'histoire de la médecine.

La découverte de cette première maladie lysosomiale était effectivement une confirmation éclatante de l’importance de ces organites dans la physiologie cellulaire. Pour citer Hers : ‘Les maladies métaboliques sont, en effet, des expériences réalisées par la nature et de ce fait incomparablement plus convaincantes que toutes celles que nous pouvons réaliser en laboratoire’.

Au début des années 60 commence une période au cours de laquelle celui qui est devenu entre-temps le Professeur Hers sera entouré de nombreux collaborateurs, qui ensuite essaimeront en Belgique et à l’étranger pour former ce que nos collègues étrangers appellent l’école de Hers. Parmi ces collaborateurs, citons Ephrem Eggermont, Henri Dewulf, Willy Stalmans, François Van Hoof, Georges Van den Berghe, Louis Hue, Thierry de Barsy, Pierre Devos, Béatrice Lederer, Monique Laloux, Gérald van de Werve, Françoise Bontemps, Françoise Vincent, Jean François, Emmanuel Mertens, Yvan Larondelle, moi-même. Une quinzaine de ces collaborateurs sont par la suite devenus Professeurs dans des Universités belges (KUL, UCL, Facultés Notre-Dame de la Paix) ou étrangères. Sous l’égide de son patron, le groupe de Hers, un des groupes fondateurs de l’ICP, élucide l’effet du glucose sur le métabolisme du glycogène, donne une explication aux effets toxiques du fructose sur le métabolisme hépatique et découvre le fructose 2,6-bisphosphate, un puissant régulateur de la glycolyse et de la gluconéogenèse.  Vient en 1988 l’heure de la retraite, au cours de laquelle le professeur Hers continuera de mettre ses compétences et ses conseils au service des plus jeunes, qui lui en sont très reconnaissants.

Tous ses élèves l’ont connu comme un maître exigeant, qui nous aidait à grandir en nous demandant d’aller au-delà de ce que nous nous croyions capables de faire. Il analysait les résultats avec nous, nous aidant à y voir des choses que nous n’y avions souvent pas vues, poussant la logique des observations jusqu’au bout, nous apprenant à expliquer — et il insistait beaucoup là-dessus — les choses de façon simple. Son bureau à l’ICP avait deux portes : celle donnant sur le secrétariat, la porte administrative, gardée ; l’autre, donnant sur une petite salle de séminaire et à laquelle, nous, les jeunes chercheurs, allions frapper sans restriction pour avoir ses conseils. Il était presque toujours disponible immédiatement pour nous. Exigeant, il l’était. Mais en même temps, nous savions qu’il avait pour nous, qui étions un peu sa deuxième famille, une très grande amitié et qu’il nous voulait le plus grand bien.

La carrière du Professeur Hers a été couronnée de nombreux prix et distinctions, dont, entre autres, le Prix Francqui, le prix scientifique Joseph Maisin, le prix de la fondation Gairdner du Canada et de la fondation Wolff, d’Israël, la médaille d’or de la fondation Cuenca-Villoro. Le Prix Nobel n’était pas loin. Je me permets de citer à nouveau le texte du Professeur de Duve.

Un prix Nobel consacrant la découverte des lysosomes aurait certainement été partagé par Hers. Le hasard des décisions de Stockholm ne lui a pas offert ce couronnement, qui eût été amplement justifié, d'une carrière exceptionnellement féconde. D'autres distinctions prestigieuses, notamment en Belgique, en Espagne, au Canada et en Israël, ont heureusement partiellement comblé cette lacune. Fin de citation.

Il était également Docteur Honoris Causa de l'Université Claude Bernard à Lyon, de la KUL et de l'ULB. Ses succès scientifiques, le professeur Hers les doit sans doute à son exceptionnelle curiosité intellectuelle et à sa faculté d’analyse en profondeur, hors du commun, associées à une remarquable rigueur de raisonnement. Ces qualités, jointes à son habileté à concevoir des expériences simples, qui vont droit au but, lui permettent de repérer les failles dans les théories couramment admises et d’élaborer une voie d’approche pour arriver à la solution correcte. En considérant les apports scientifiques de ce brillant chercheur, on ne peut qu’approuver cette phrase de Carl Cori : ‘En science, la chance n’existe pas, parce que c’est toujours les mêmes qui ont de la chance’.

Pendant près de trente ans, le Professeur Hers a enseigné la biochimie aux étudiants en médecine de notre faculté. Dans cet exercice, il s’est toujours refusé à faire passer à l’avant-plan ses marottes personnelles, estimant qu’il fallait avant tout inculquer à ses étudiants un esprit critique. Il avait l’habitude de consacrer chaque année son dernier cours à un plaidoyer contre toutes les formes de charlatanisme et il a d’ailleurs rédigé à ce sujet une ‘Lettre à ses étudiants’, qui après élaboration est devenu un petit livre intitulé : ‘Science, non-science et fausse, science : réflexion sur les chemins de la connaissance.

Son implication dans l’étude des maladies métaboliques lui a donné l’occasion de plaider pour le dépistage systématique de certaines affections héréditaires. Il le fit avec conviction, scandalisé de devoir utiliser un argument financier —dépister et traiter à temps coûtera moins cher à l’Etat que l’hospice à vie — pour convaincre les politiques.

Et pour terminer, et ce n’est certainement pas le moins important, en 1952, Géry Hers épousait Suzanne Sonnet. Il n’était pas peu fier d’elle, de ses talents, de son dévouement, des six enfants qu’ils ont eus, et des beaux-enfants et nombreux petits enfants qui sont venus s’ajouter à la tribu par la suite.

C’est à eux que j’adresse, au nom de l’Académie, au nom de tous ses Collègues et ses élèves, nos plus sincères condoléances.

                                                                                     Emile Van Schaftingen

____________________________

 

M. E. Van Schaftingen a remarquablement résumé les apports scientifiques de H.G. Hers.  Je compléterais son exposé par une remarque, Géry avait parfois des opinions très tranchées Mais je voudrais rendre hommage à l’homme G. Hers tel que vu de l’extérieur.

Quand je suis rentré dans les années 60 de mon stage postdoctoral aux USA, je me suis rendu compte que je n’avais pas dans mon environnement de répondant pour discuter de la recherche biochimique que je faisais.  J’ai donc demandé à H.G. Hers et à H. Chantrenne de bien vouloir jouer ce rôle  pendant mon travail de thèse.  J’ai donc au cours de ces quatre années rencontré une à deux fois par an, pendant deux heures, chacun de ces mentors qui ont discuté avec moi de mes résultats, mes idées et ont fourni des critiques et suggestions essentielles.  Plus tard vers 1980, H.G. Hers, membre du jury de thèse d’un de mes élèves, me dit : « oui ce travail est très bon  (une étude sur le pourcentage du contrôle de la thyroïde par les neurotransmetteurs) mais est-ce vraiment intéressant ? ».  Subitement j’ai réalisé, que de fait, nous nous enfoncions dans une problématique peu importante.  J’ai changé de cap immédiatement.  Ce sont là deux exemples du G. Hers que j’ai connu comme conseiller : généreux, sincère et très intelligent.

Vers cette époque après un séminaire qu’il avait présenté chez nous, Géry me demande de pouvoir discuter avec mon élève, G. Vassart, candidat à un mandat de chercheur qualifié FNRS.  Il le fait pendant une heure, est convaincu et défend lui-même cette nomination à la Commission du FNRS.  H.G. Hers et H. Chantrenne à ce niveau par leur vision de la science et de notre communauté scientifique ont marqué leur époque. 

Troisième aspect.  Quand l’équipe E. Van Schaftingen, L. Hue, H.G. Hers découvre le fructose 2-6 phosphate et son rôle, les résultats sont pour la première fois présentés en dehors de l’UCL par E. Van Schaftingen à notre séminaire.  Enthousiasmé par ce superbe travail et résultat je dis à Géry quelques jours après : "Géry c’est sensationnel, un nouveau médiateur intracellulaire comme l’AMP cyclique, vous avez votre Nobel !"    Il me répond, "Tu sais, Dumont, maintenant c’est une question de chance.  Si le fructose 2-6 phosphate est un signal général comme l’AMP cyclique peut-être, s’il n’intervient que dans la régulation de la glycolyse non".  Géry était lucide et la chance n’était pas au rendez-vous !

En conclusion, H.G. Hers était un grand scientifique mais aussi  un homme de classe ayant comme H. Chantrenne une vision de notre communauté scientifique que nous devons suivre.

                                                                                                  J.E. Dumont