Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique du Pr Alexandre fain (Séance du 6 juin 2009)

ELOGE ACADÉMIQUE DU PROFESSEUR A. FAIN

par M. WÉRY, membre titulaire. 

 

Madame la Présidente,

Monsieur le Secrétaire perpétuel, 

Chers Collègues, 

Mesdames, Messieurs, 

Notre Collègue Alexandre Fain est décédé le 4 janvier dernier à son domicile de Woluwe-St-Lambert, à l’âge de 96 ans.

Né en 1912 à Malines, dans une famille qui avait des racines françaises, flamandes et allemandes, il a reçu une éducation chrétienne au Collège Ste-Marie à Bruxelles. La maison familiale sera à Saint-Josse, rue Scailquin, à proximité de la place Madou. Son père, Alexander Fain, homme intraverti et difficile à vivre, était artiste peintre. Sa sœur s’adonnera à la sculpture.

Sa passion de collectionneur et de naturaliste donnera lieu à une fringale de voyages et à une curiosité insatiable servies par un don pointu d’observateur et une forme physique surprenante.

Muni de son diplôme de Docteur en Médecine et d’une licence en Education physique de l’Université catholique de Louvain obtenus en 1938, il  saisit la première occasion pour partir au Congo. Après avoir obtenu son diplôme de médecine tropicale à l’Institut d’Anvers, il embarque sur le Léopoldville le 7 avril 1939 et rejoint son premier poste à l’hôpital de Banningville, actuellement Bandundu, comme médecin du Gouvernement. Les soins aux malades et la chirurgie seront sa principale occupation pendant toute la période de la guerre. Il participera aussi à la mission franco-belge pour la trypanosomiase, endémie qui sévissait à cet endroit sur les deux rives du Fleuve Congo.

Cette activité médicale dans la région du Kwango lui permettra d’observer les dégâts causés par les trypanosomes chez les malades du sommeil et par les filaires découvertes au cours de cures chirurgicales de hernies. Plus largement, il s’intéressera à la vie quotidienne des villageois, leur hygiène et aux agressions que leur inflige le milieu naturel tropical. On trouve dans les rapports annuels du FOREAMI (Fonds  Reine Elisabeth d’Assistance Médicale aux Indigènes) entre 1945 et 1951, une série de textes qui seront publiés dans la Revue de Zoologie et de Botanique  Africaines et les Annales de la Société belge de Médecine tropicale. Ces rapports traitent pêle-mêle de la pathologie du Congolais, de goitre endémique, de la prophylaxie de la maladie du sommeil et  de son diagnostic, de l’anatomopathologie de l’éléphantiasis,  de la hernie inguinale chez les Africains. Ils décrivent minutieusement des espèces nouvelles de diptères d’importance médicale ou vétérinaire, dont les responsables de myiases et les mouches piqueuses, en particulier les tabanides, les mollusques limnés vecteurs de la douve hépatique d’Afrique centrale et dressent, enfin, un inventaire complet des filaires de la province de Banningville et de leurs vecteurs.

Dès le départ, on le voit, son aisance à partager ses observations verbalement ou par des publications est évidente. Elle lui permet rapidement d’être reconnu dans les milieux scientifiques belges et internationaux pour l’originalité et la précision des données exposées.

Chasseur passionné et téméraire, il fournit la pitance de son staff à l’hôpital et découvre lors de la dissection des trophées, une faune endo-parasitaire de vers et d’insectes.

Il échange une correspondance suivie avec le musée du Congo à Bruxelles qu’il alimente en spécimens animaux, végétaux et minéraux.

Sa curiosité pour les produits de la nature congolaise l’éloigne de la pratique de la médecine. Il s’est, à l’issue de son premier séjour de sept années, formé en parasitologie, domaine qu’il ne quittera plus. De plus, conquis par le pays, ses habitants et sa faune, son avenir en Afrique Centrale est tout tracé.

Pendant son congé en Belgique, il rencontre, en pédalant sur la digue de Duinbergen, Paulette Milecamps, une infirmière férue de musique. Ils se marient en 1947 à La Louvière et c’est ensemble qu’ils s’embarquent pour Matadi.

Le deuxième poste au Congo du Docteur Fain, de 1947 à 1956, sera à l’Est : Beni, Gysegni et finalement Astrida au Rwanda (l’actuel Butare) où il rejoint, au laboratoire médical, le Dr Jean-Baptiste Jadin. C’est là que naîtront ses trois enfants, deux garçons et une fille. Son fis aîné, Jean Alex, sera médecin.

La surveillance épidémiologique des entérobactéries et  le contrôle du paludisme par la lutte antivectorielle ne l’empêcheront pas de se livrer à son exercice favori, la chasse. Il découvre alors la formidable diversité des acariens présents dans le plumage et les fosses nasales des oiseaux abattus.

A partir d’Astrida, il effectuera plusieurs missions à Blukwa, foyer de peste sur le lac Albert, ce qui lui permet de faire des observations sur  les rongeurs et les puces réservoirs du germe responsable de cette maladie à potentiel épidémique. 

En 1956, il succédera à Jadin à la tête du laboratoire médical de Bukavu et y restera deux ans jusqu’en 1957, date de son retour définitif en Belgique.

Son intérêt pour les acariens se concrétise en plusieurs étapes : dès 1940, il découvre, dans les bronches de singes, des acariens parasites du genre « Pneumonyssus ». Les acariens parasites des voies respiratoires de plusieurs espèces animales resteront un hobby permanent au cours de sa carrière.

La lecture de l’ouvrage de Baker et Wharton « An Introduction to Acarologia » le décide à se plonger dans cet univers encore peu exploré et il invite Edward Baker en 1953 à visiter son laboratoire à Astrida pour observer avec lui les endoparasites d’espèces animales d’Afrique centrale.

Lorsqu’à Anvers Marcel Wanson décède soudainement en 1954, à l’âge de 49 ans, le service de zoologie médicale se retrouve orphelin et l’Institut de Médecine tropicale cherche un successeur. Qui mieux qu’Alex Fain aurait pu relever le défi ? Il assurera l’enseignement de l’entomologie et de l’helminthologie de 1957 à 1982, date de son départ à la retraite. Ses cours étaient très appréciés par les étudiants car, à la manière d’un thriller, il suivait à la trace les bestioles obligées, pour survivre, de chercher leur voie  dans le dédale des divers hôtes. Il partageait aussi avec truculence et un enthousiasme non feint, de nombreuses expériences vécues. L’examen cependant était craint, car il fallait identifier le spécimen de manière précise avant de le replacer dans la hiérarchie des agents pathogènes.

En 1961, il est invité à donner une série de conférences aux « Summer Sessions of Acarology » à l’Université du Maryland à College Park. Il obtient alors, pour sept ans, une bourse du NIH (pour le compte de l’Institute for Allergy and infectious diseases) afin d’étudier les parasites de la gale humaine et animale, les sarcoptes. Il prouvera que le seul agent de cette dermatose humaine est « Sarcoptes scabiei » et que les quelque trente autres espèces ou variétés décrites ne sont en fait que des sous-espèces infestant les animaux et sans importance pour l’homme.  Il entre dans le comité de rédaction de « Acarologia ».

Dans son laboratoire d’Anvers, les insectes récoltés sont identifiés sur des critères morphologiques plutôt que biochimiques (les isoenzymes…), et c’est sur base de dessins que fonctionnent les identifications d’Alex Fain ! Le microscope reste l’instrument central guidant le crayon du dessinateur.

Servi par une mémoire infaillible dans ce domaine, il donna des leçons même à Spieksma, le grand spécialiste hollandais, sur la taxonomie des acariens d’où sa réputation de « Fondateur de l’acarologie moderne » citée par les Français et reconnue depuis internationalement.

Le « Berlese Award »  lui est décerné en 1977 par l’ « International Journal of Acarology » avec la mention « Acarologist of the year ».

En décembre 1969, il est élu membre correspondant de notre Académie et devient membre titulaire en mai 1980. Il a été promu à l’honorariat en 2006.

Membre attentif et avisé de jurys de divers prix de médecine tropicale, ses collègues connaissaient son engagement et sa pugnacité à défendre ses arguments.

En 1971, sa réputation le fait nommer maître de conférences et titulaire de la Chaire de parasitologie à la Faculté des Sciences de l’U.C.L. Dans la même optique, il sera, dans les années 1980, chargé de divers cours d’acarologie : en français un cours tournant en France, Belgique et Suisse ; les Anglais G.O. Evans et P.W. Murphy requièrent ses services pour l’ « European Course in Acarology » à l'université de Nottingham.

De 1968 à 1980, il fait plusieurs missions au Congo/Zaïre pour évaluer l’importance des filarioses en Santé publique et préciser leur répartition géographique et leurs vecteurs dans différentes provinces : Equateur, Kasaï, Bas-Congo (Mayombe).

Toutes les filarioses sont concernées : onchocercose, loase, bancroftose, plus les filaires « secondaires » (mais pour lui, rien n’est secondaire, tout spécimen retrouvé sur le terrain mérite d’être identifié et son impact épidémiologique élucidé). Il étudie particulièrement les vecteurs et leurs gîtes larvaires.

Au cours de missions sur le terrain, il était d’une résistance physique remarquable et n’hésitait pas à se mouiller pour aller cueillir les branchages immergés dans les courants d’eau rapides porteurs de larves de « simulium »… ou pour sauter de la pirogue en accostant sur la berge vaseuse de la mangrove pour attraper, avant qu’ils ne replongent, des poissons périophtalmes grimpant aux racines des palétuviers ! Après une journée de récolte ou de route, il posait en soirée des filets pour capturer des chauves-souris, ramassait des échantillons de poussière sous les paillasses dans les maisons ou prévoyait une collecte d’échantillons de sang à faire après 21 heures pour ne pas rater les microfilaires sanguicoles nocturnes…La contemplation de la voûte étoilée, quatrième dimension des séjours sur le terrain, reste propice aux digressions philosophiques qu’il savait alimenter d’arguments très personnels.

Il s’intéressait à tous les vecteurs et a ajouté, à maintes  occasions, des nouveaux noms d’espèces comme responsables de la transmission de maladies endémiques, particulièrement dans le domaine des mouches piqueuses, des simulidés et des mollusques.

A la demande de l’O.M.S., il rédige en 1978 un remarquable bilan actuel de la répartition de la  loase et de ses problèmes, de même qu’une mise au point sur la gale humaine, fruit de ses travaux commencés dans les années 1960 pour le compte du NIH américain, publiée dans l’ « International  Journal of Dermatology ».

Il entretient des relations suivies avec le British Museum, où Crossby, Lewis, Hyatt, Mac Farlane sont des collègues et des amis qui l’accueillent régulièrement à Londres.

La présence des acariens dans les poussières de maisons attire l’attention du monde médical sur leur responsabilité  dans les allergies. Il participera dans les années 1980 au panel international sur la responsabilité des acariens dans l’asthme bronchique et autres allergies après avoir présidé la section « House and Dust Mites and Allergy » au 16e Congrès International d’Entomologie au Japon.

Ses assistants ont pris un essor enviable : Pierre Elsen, son successeur à l’Institut,  s’est spécialisé dans les simulidés et l’onchocercose ;  Jean-Pierre Dujardin est devenu directeur de recherche à l’IRD français après une série de travaux extrêmement fructueux à La Paz en Bolivie sur les réduvidés, vecteurs de la maladie de Chagas ; Armand Silberstein malheureusement décédé accidentellement, avait commencé une série d’observations sur « Aedes polynesiensis »  à Papeete.

Son départ à la retraite en 1982 constitue le début d’une nouvelle carrière. Il peut s’adonner à temps plein à son hobby, la description du monde des acariens. Il est accueilli pour ce travail quotidien au département d’entomologie de l’Institut d’Histoire Naturelle à Bruxelles. Il écume aussi les collections d’oiseaux, de mammifères et de coléoptères du musée de l’Afrique Centrale à Tervuren à qui il lèguera des milliers de spécimens d’insectes et de vers minutieusement décrits.

Son activité ne s’arrêtera que lorsqu’en 2005, les médecins lui interdiront la conduite de  sa voiture.

Ces cinq dernières années, s’il ne participait plus aux séances de l’Académie, c’est à cause d’une surdité qui l’empêchait de suivre les exposés et les débats auxquels il tenait à participer.

Il est l’auteur de 1150 publications, dont cent trois seulement comme co-auteur. On y trouve trente-deux monographies comportant en moyenne cent trente-huit pages.

S’il est vrai que les quatre cinquièmes concernent les acariens, il en reste cependant deux cent quatre sur  les helminthes, cinquante-quatre sur les autres insectes vecteurs, cinq sur les mollusques, quatorze sur des protozoaires et vingt et une sur la pathologie.

Alex Fain aura été dans son existence, selon le principe qu’il aimait à rappeler aux membres de son équipe en mission, quelques pas plus loin que les autres chercheurs suivant la même piste. Cette persévérance était, selon lui, la clef de la découverte originale.

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