Monsieur
le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Messieurs les Membres,
Chers
Collègues,
Mesdames et Messieurs,
Il m’est échu
l’insigne honneur de vous parler d’Albert Claude, membre de votre
Académie, que ses travaux et ses titres ont propulsé vers une gloire
nationale et internationale.
La Fondation Nobel,
dont le sérieux et la qualité des décisions sont reconnus par tous, a
attribué en 1974 le prix de médecine et de physiologie à Claude, de
Duve et Pallade pour avoir découvert, décrit, et analysé biochimiquement
les structures élémentaires de la cellule et avoir mis en évidence leur
ultrastructure microscopique.
Claude est l’aîné et
ses méthodes ont été utilisées par ses collègues pour réaliser leurs
découvertes exceptionnelles.
L’analyse de sa vie
permet-elle de donner la recette pour obtenir un prix Nobel ?
Au risque de vous
décevoir, la réponse est négative …
Cependant on est
frappé par certaines caractéristiques de l’homme : la connaissance des
sujets qui le préoccupent, l’imagination, la totale immersion dans le
travail, l’obstination et une rigueur qui frise l’obsession.
Un seul facteur est
indépendant de sa volonté : l’incontestable qualité des réseaux
neurologiques dont il a été doté par la nature,
Claude va dominer son
destin et maîtriser ses sujets de préoccupation.
Il naît, en 1898 et
non en 1899 comme il le répétait, dans un village d’Ardenne, Longlier,
loin de toute vie intellectuelle. "Un pays un peu sévère " dira-t-il
plus tard,
Son grand-père
Jean-Joseph Claude s’installe en 1858 à Longlier, à l’époque où le
village est une station terminus de chemin de fer. Il ouvre un hôtel
près de la gare et devient agent de messageries pour toute la région.
Son père, Florentin
Claude, boulanger du village, est un fervent de littérature. Son fils
aîné Léon héritera de ce goût pour les lettres. L’homme est curieux et
il décide de quitter sa campagne pour accomplir une formation de
pâtissier à Paris. Il assiste aux funérailles de Victor Hugo aux
Champs-Élysées.
A son retour, il
épouse Glaudicine Watriquand. Quatre enfants naîtront de cette union.
Albert est le cadet.
Il fréquente
irrégulièrement l’école du village car il aide son père à livrer le pain
et il entoure sa mère de sollicitude pendant l’évolution d’un cancer du
sein, dont elle meurt lorsqu’il est âgé de 8 ans. Il me dira plus tard
que cet événement motiva son désir de faire des études médicales,
notamment lorsqu’il accompagne sa mère chez le médecin et qu’elle
consulte, en désespoir de cause, les rebouteux de la région.
En 1909, la famille
quitte Longlier pour aller vivre à Athus, ville frontière avec le
grand- duché de Luxembourg.
Albert reste à
Longlier chez ses tantes Watriquand. Seul enfant dans un monde
d’adultes, il connaît la solitude et découvre les réalités de la vie
en soignant un oncle paralysé. " Cela a été ma première carrière " me
dit-il, " J’assumais à peu près toutes les tâches de la maison ; j’ai
appris à faire la cuisine, la lessive et à prendre soin d’un malade."
En 1913, il rejoint sa
famille à Athus, et suit l’enseignement en allemand, notamment l’étude
de la langue française.
Il fréquente ensuite
brièvement l’athénée d’Arlon et n’obtient donc pas de diplôme légal de
fin d’humanités.
Il faut gagner sa
vie ; il va travailler aux aciéries d’Athus-Grivegnée comme ouvrier
apprenti. Un ami de la famille suggère qu’il entre dans le bureau de
dessin, tâche moins dure que la fonderie de métal. L’ingénieur qui le
prend en charge lui demande s’il a jamais dessiné. "Non, répondit
Albert, mais si vous me montrez, j’essaierai…" Et il se mit à dessiner
des pièces de fonderie et d’appareils de haut fourneau à la satisfaction
de ses employeurs. L’adolescent était doué !...
Ne quittons pas la
période de la première guerre mondiale.
"J’ai eu plusieurs
chances au cours de ma vie," me raconte−t−il.
Lors de mon bref
passage à l’athénée d’Arlon, j’ai été remarqué par un professeur qui m’a
demandé si je voulais faire partie d’un service d’espionnage anglais. Il
s’agissait de l’Intelligence Service appelé en Belgique la dame blanche.
Choqué par les
exactions allemandes auxquelles il a assisté, il accepte tout de suite
sans bien connaître la signification de cet engagement et entraîne un
frère et sa sœur dans l’aventure. Son rôle était la transmission de
renseignements concernant les mouvements des troupes allemandes. Son
frère et lui sont arrêtés deux fois et placés dans des camps à la
forteresse de Montmédy en France et à Esch-sur-Alzette au grand-duché
de Luxembourg. La bonne organisation du réseau explique que, faute de
preuve, les Allemands relâchent les deux adolescents.
Cette activité est
reconnue par une citation à l’ordre du jour proposée par le général
Douglas Haig et signée par Winston Churchill et par l’attribution de la
British War Medal.
L’histoire de cette
jeunesse n’est pas banale : la mort précoce de sa mère, les travaux
ancillaires à un âge où il devrait être sur les bancs de l’école, la
pratique de l’espionnage lui apportent précocement la maturité.
Ajoutons qu’il est séduit très jeune par la connaissance : il envie son
frère aîné qui lui montre le manuel de chimie qu’il utilise à l’école
moyenne de Neufchâteau.
La guerre terminée,
Claude tente de réaliser son désir et sa volonté d’entreprendre des
études médicales. L’absence de diplôme d’enseignement secondaire lui
barre l’accès à la Faculté et, comme il désire s’instruire, il prépare
l’examen d’entrée à l’Ecole des Mines de Liège et il le réussit. Il
entre dans cette école avec réticence car c’est la biologie qui le
passionne.
Au cours de l’année,
une circulaire du Ministère de la Défense Nationale, publiée sur un
vilain papier me dit-il, indique que ceux qui ont participé activement à
la guerre peuvent entrer à l’université sans exhiber de diplôme.
" Le jour même, je me
suis précipité à la Faculté de Médecine et j’oublie l’Ecole des Mines! "
Il fallait un minimum
d’argent pour vivre et les économies réalisées lorsqu’il dessinait à
l’usine d’ Athus ne suffisent pas… "A l’époque, il n’était pas très
honorable de travailler lorsqu’on fréquentait l’Université"
confesse-il, mais nécessité fait loi, et avec un camarade de l’École des
Mines, il monte une distillerie et ouvre un magasin de vente d’alcool à
Liège, rue Puits en Sock. Son usine est Place Roture. Le voilà
commerçant !... La spécialité de la maison est le genièvre vieux
système ! Cette fréquentation de l’alcool−boisson ne l’incite pas à la
consommation : je ne l’ai jamais vu boire d’alcool sauf quelques mois
avant sa mort lorsqu’il réclamait une liqueur aux jaunes d’œuf dans un
cocotier.
A la Faculté de
Médecine, il rattrape le temps perdu, présente les deux dernières
candidatures en un an, et termine ses doctorats en 1928.
Ses préoccupations
orientées vers la biologie se précisent pendant ses doctorats et
l’originalité de sa pensée scientifique se manifeste. Trois sujets
l’intéressent : la cancérologie, la transplantation des tumeurs chez les
rongeurs et le sarcome de la poule.
Pendant ses études, il
fréquente plusieurs laboratoires de l’Université de Liège.
Il s’initie à la
pratique des techniques microscopiques et histologiques à l’Institut Van
Beneden.
Dans le laboratoire du
Professeur Henri Frédéricq, il tente de réaliser un fractionnement
cellulaire, notamment des polynucléaires éosinophiles.
Il monte un petit
laboratoire dans le service de chirurgie du Professeur Delrez avec les
moyens du bord : les cages de rats sont des caisses à oranges achetées
dans les épiceries et l’élevage de rongeurs se trouve dans le jardin
d’un ami…
Il a cette prémonition
que ses ambitions scientifiques exigent de perfectionner ses
connaissances à l’étranger et d’être accueilli dans un laboratoire
prestigieux pour réaliser ses études.
En décembre 1928, dans
une lettre au Président de la Fondation Universitaire récemment fondée,
il relate ses travaux sur l’étude macroscopique et histologique des
greffes hétérologues et " partant de ce passé scientifique rudimentaire,
je conçois aujourd’hui l’ambition de compléter mon éducation par des
séjours dans différents laboratoires étrangers. "
Il souhaite, grâce à
une bourse de voyage, se rendre d’abord en Allemagne dans le laboratoire
du Prof. Blumenthal pour, je le cite : " perfectionner mes
connaissances en physiopathologie et en cancérologie au double point de
vue de la théorie et de l’expérimentation et ma plus grande ambition
serait de faire ensuite un séjour à l’Institut Rockefeller qui offre les
meilleures ressources pour l’étude de la question que je désire
envisager, le sarcome de la poule décrit par le Dr Peyton Rous."
La procédure est
inhabituelle : au lieu de postuler un emploi, Claude envoie un programme
de travail.
Il me dira plus tard
combien cette lettre avait un caractère naïf et cependant, Simon
Flexner, directeur de l’Institut Rockefeller, se laisse séduire et lui
propose de venir travailler comme assistant volontaire dans le
laboratoire du docteur Murphy, car il n’y a pas de place dans les
services de Rous et de Carrel.
" Cela a été la chance
de ma vie, me raconte Claude, car Rous et Carrel étaient deux tyrans
autoritaires alors que Murphy m’a laissé toute indépendance pour
poursuivre mes recherches sur le sarcome de Rous ! …"
Le voila donc parti
d’abord pour Berlin à l’Institut du Cancer où le directeur, le Docteur
Blumenthal, affirmait produire des tumeurs mammaires chez le rat par
l’administration de bactéries. Claude démontre que les cultures de
tissu sont contaminées par des cellules tumorales et que les bactéries
n’interviennent pas dans la genèse des cellules tumorales. Vous devinez
qu’il n’est plus persona grata dans ce laboratoire et il est recueilli
dans le laboratoire d’Albert Fischer, revenu récemment de l’Institut
Rockefeller de New York, à l’Institut Kaiser-Wilhem. Il poursuit ses
travaux sur les cultures de tumeurs mammaires de la souris.
Un incident survient :
le Ministère de l’Instruction Publique lui signifie l’obligation de
refaire sa dernière année de doctorat car il est illégal d’obtenir le
diplôme de médecine en 6 ans !
"Je suis allé trouver
mes professeurs à Liège. Ils ont été compréhensifs et m’ont fait un
nouveau diplôme daté de l’année 1929…"J’ai donc deux diplômes de
médecine dont je ne me suis jamais servi car je n’ai jamais été inscrit
à l’Ordre des Médecins. J’aurais d’ailleurs fait un mauvais médecin.
J’étais trop méticuleux : faire un diagnostic m’aurait pris un temps
anormalement long, ce dont aurait gravement pâti le malade…"
Il s’embarque à Anvers
le 13 septembre 1929 pour un voyage de onze jours vers les Etats-Unis
avec une bourse de la Belgian American Educational Foundation, et il est
accueilli à l’Institut Rockefeller comme assistant volontaire dans le
laboratoire du docteur Murphy qui a en charge les recherches sur le
cancer et a repris les études sur le sarcome du poulet.
Dès son arrivée à New
York, il se met au travail. Je le cite : « Il était dans mes goûts de
trouver plaisir et quelque avantage à exercer à la fois mes mains et mon
esprit. Depuis 1900, le microscope à lumière visible était figé à la
limite de ses possibilités théoriques et techniques et son usage était
devenu inutile dans la découverte des choses qui restaient à découvrir».
L’isolement et la
détermination de la constitution de l’agent responsable du sarcome du
poulet par des techniques chimiques et biochimiques lui prendra cinq
ans. Il isole le virus par la méthode d’absorption et par
ultracentrifugation. Il utilise pour cela une nouvelle
ultracentrifugeuse dont la vitesse de centrifugation est fortement
améliorée. Et Claude de me rappeler " Comme vous le savez, tous les
développements scientifiques sont toujours précédés par des découvertes
techniques. "
Pourquoi, pense-t-il,
ne pas utiliser les mêmes méthodes d’ultracentrifugation différentielle
pour pénétrer la mystérieuse substance fondamentale de la cellule ? Il
utilise à ces fins des suspensions de cellules jeunes d’embryons de
poulet et, à sa surprise, il raconte : " j’obtiens une fraction qui
ressemble à celle du sarcome de Rous mais qui ne produit pas de tumeur
chez la poule."
Il saisit l’importance
de cette découverte et comprend que cette méthodologie va lui permettre
de pénétrer dans l’infiniment petit de la cellule.
Au cours des dix
années suivantes, Claude entreprend l’analyse chimique et biochimique
des structures cellulaires libérées par leur mise en suspension suivie
de centrifugation.
Dès 1938, une fraction
de petits granules est mise en évidence ; ces microsomes représentent
environ 20% du poids du résidu sec du cytoplasme. Les mitochondries sont
isolées et révèlent la présence des enzymes de la respiration
cellulaire.
Ces découvertes font
l’objet de deux publications majeures en 1946.
L’isolement des
différents constituants cellulaires aurait pu échouer si ceux-ci avaient
été détruits par la relative brutalité de la technique utilisée. Mais
ceux-ci résistent …et permettent à Claude de faire ces découvertes
majeures.
Cette façon de faire
bouscule les habitudes des morphologistes habitués à l’interprétation
des structures observées au microscope optique ; ils sont sceptiques à
l’égard de ces méthodes nouvelles.
Je laisse parler
Claude : pour isoler tous les composants chimiques de la cellule, je
suis devenu chimiste car je faisais toutes les analyses moi-même ; j’ai
appris à faire les analyses d’azote, de carbone, je connaissais tous les
types de phospholipides, les groupes amine dans les lipides et leurs
proportions. Nous connaissions beaucoup de choses de ces fractions mais
leur morphologie nous échappait.
Claude cherche alors
les moyens d’observer la morphologie de ces structures. Il utilise sans
succès le microscope en lumière ultra-violette.
" Un événement fortuit
se passe en 1942 qui illustre l’esprit qui règne dans l’industrie aux
Etats-Unis. J’avais publié un article dans Science cette année sur la
constitution du cytoplasme. Je reçois une lettre du directeur de la
firme Interchemical Corporation, spécialisée dans la fabrication des
encres et des couleurs, et qui souhaitait m’aider. Nous venons
d’acquérir un microscope électronique RCA pour l’étude de nos encres et
nous sommes prêts à le mettre à votre disposition, lui dit le directeur.
Les trois premiers modèles avaient été acquis par Union Carbide, par une
firme de chaussures de Boston pour examiner les cuirs et par un éleveur
de bovins pour étudier la qualité du sperme des taureaux.
J’acceptai l’offre et
après un usage régulier de l’appareil, en collaboration avec Porter et
Fulham, ingénieur en charge de l’entretien du microscope, nous avons
réalisé la première photo d’une cellule de culture de tissu de
fibroblaste de poulet le 6 juillet 1944. "
Claude suggère à la
fondation Rockefeller d’acquérir un nouveau modèle de microscope
électronique et avec l’aide des techniciens Bloom et Pickles, il met au
point le microtome adapté aux coupes fines et une ultracentrifugeuse à
grande vitesse grâce à de nouveaux moteurs électriques plus performants.
Ces techniques
améliorent considérablement la qualité des images obtenues.
La biologie
moléculaire est née ; les constituants de la cellule sont définis
chimiquement et biochimiquement et leur structure morphologique est
observée.
Le scepticisme de
certains suggérait que ces micro-éléments pouvaient représenter des
impuretés ayant contaminé les préparations ; l’évidence morphologique,
obtenue par le microscope électronique, met à mal ces
critiques.
Claude insiste sur le
caractère artisanal des ses recherches ; c’est un travailleur solitaire
qui ne confie à personne la responsabilité et la réalisation de ses
expériences.
La seconde guerre
mondiale arrive…
" Je n’ai pas la
conscience tranquille " me dit Claude… Il a des scrupules de ne pas
participer aux événements de la guerre et il va offrir ses services à
Washington. " Je suis reçu par un général qui me dit : vous êtes très
utile là où vous êtes, retournez à l’Institut Rockefeller. "
" Je me suis souvenu
que j’avais fait partie des services de renseignements britanniques
pendant la première guerre mondiale et, en 1944, on lui propose d’aller
en Europe pour fournir des informations sur les maladies infectieuses et
notamment des précisions sur une mouche bleue porteuse de germes
infectieux et véhiculée par les pigeons dans les Balkans. C’était
l’époque où l’Angleterre proposait d’envahir l’Europe par les Balkans.
Le projet a été abandonné et je n’ai pas poursuivi la mouche bleue !..."
Quelle était le genre
d‘existence de Claude à New York ?
Il vivait dans un
milieu intellectuel raffiné ; la salle à manger de l’Institut
Rockeller accueillait toute l’intelligentsia de New York. Il côtoie des
prix Nobel, a pour amis Francesco Duran-Reynals, médecin espagnol qui
travaille avec lui dans le laboratoire du Dr Murphy, mais
aussi des artistes : notamment Diego Rivera, et sa femme Frida Khalo,
peintres mexicains ainsi que Edgard Varese, musicien d’origine
française, élève de Saint-Saëns, et sa femme, traductrice des poètes
français en langue anglaise.
Avec Rivera, il
collabore à la peinture de la fresque dans le hall d’entrée du
Rockefeller Center qui doit être inauguré en 1933. Il y avait un
panneau consacré à la biologie et à la microscopie où des images de
cultures de tissu et d’ovaire de chatte avaient été fournies par Claude
et reproduites par Rivera.
La fin de cette
fresque mérite d’être contée : Rivera était communiste et avait
introduit dans sa peinture une image de Lénine. La famille Rockefeller
avait l’esprit large… mais les hommes d’affaires et le public qui
allaient fréquenter le Centre Rockefeller supporteraient-ils la présence
de l’image de Lénine ?
La fresque fut
recouverte d’un enduit de plâtre pour la dissimuler aux yeux sensibles.
Cette fresque est aujourd’hui visible à Mexico où Rivera peignit une
nouvelle version.
Il rencontre dans la
société new-yorkaise, parmi un groupe de francophones, Julia Gilder, une
belle jeune femme de 23 ans, cultivée (elle parle le français),
anticonformiste (elle porte des pantalons), éduquée (elle suit des cours
à l’ Université Columbia en vue d’obtenir un bachelor of science), et
dont la grand-mère est issue d’une famille connue à New York, les
bijoutiers Tiffany. Claude ne reste pas insensible et Julia Gilder est
séduite par ce savant au renom déjà prestigieux, et dont une photo de
l’époque révèle un homme séduisant.
Pour faire l’histoire
courte, il l’épouse en 1935 au cours d’une simple cérémonie à la
Justice de Paix et l’année suivante une petite fille du nom de Philippa
vient compléter le ménage.
Je vous ai laissé
entrevoir le mode de vie d’Albert Claude : il passe ses jours mais aussi
une partie de ses nuits au laboratoire. Il ne confie à personne la
réalisation technique de ses expériences et cela prend beaucoup de
temps. Il prépare ses filtrats de tumeur qu’il injecte la nuit suivante.
Ce qui devait arriver,
arriva… La jeune madame Claude esseulée quitte le domicile conjugal et
refera sa vie avec un médecin de l’Institut Rockefeller.
Venons-en au retour
vers la terre natale…
En 1946, le Recteur de
l’Université Libre de Bruxelles, le professeur Lucien Cox, en visite aux
Etats-Unis, fait part à Claude du désir de l’université de le voir
revenir en Belgique pour participer au développement de l’Institut
Bordet, centre anticancéreux installé dans ses nouveaux locaux..
Claude demande à
réfléchir… Il poursuit une recherche prestigieuse dans un institut qui
lui offre tous les moyens indispensables à sa poursuite.
L’université revient à
la charge régulièrement et c’est finalement en 1949 qu’il décide de
rentrer. Il est nommé directeur scientifique de l’Institut et professeur
ordinaire à la Faculté de Médecine. Cette nomination de professeur sans
charge d’enseignement fait froncer les sourcils de certains membres de
la Faculté de Médecine…
Pourquoi quitte-t-il
le prestigieux Institut Rockefeller et revient-il en Belgique ?
Je le lui demande.
L’Université de
Bruxelles est revenue plusieurs fois à la charge pour m’inviter et
j’étais attiré par l’idée de créer un institut européen de recherche
contre le cancer. J’avais un ami à New York qui s’appelait Franklin et
qui avait fondé une société dont le but était de favoriser la création
des Etats-Unis d’Europe. Cette idée me fascinait et c’était peut-être
l’occasion de la réaliser.
Son attachement pour
ses frères et sa sœur, avec qui il vivra à Bruxelles, a sans doute
contribué à son retour.
Il caresse l’idée de
faire de l’Institut Bordet un centre européen mais il s’aperçoit très
vite que ses idées ne rencontrent pas un accueil favorable ; les esprits
en Europe devaient encore évoluer avant de réaliser un tel projet. "
Vous pouvez mettre du blé sur du marbre ou de l’or, il ne poussera pas."
me dit-il et il abandonne l’espoir de créer une institution européenne,
projet trop ambitieux qui ne tient pas compte, notamment des réalités
politiques nationales.
Pour moi, avoue-t-il,
le retour en Europe sera la traversée du désert…
D’autres tâches
l’occupent cependant : la direction scientifique de l’Institut Bordet et
la création d’un laboratoire de recherche.
Il possédait des idées
précises et claires sur l’organisation d’un centre anticancéreux. Il
les avait acquises par la fréquentation du Sloane Kettering Institute,
centre anticancéreux voisin avec qui l’Institut Rockefeller avait des
liens de travail. Il connaissait plusieurs médecins de ce centre.
Avec l’aide des
pouvoirs de direction de l’Université Libre de Bruxelles, il se met à la
tâche.
Il est secondé par un
homme remarquable, Robert Leclerc, Secrétaire général de l’université,
qui comprend l’intérêt de bâtir un centre anticancéreux de grande
qualité et se dévoue à la tâche jour et… nuit, car pour travailler avec
Albert Claude, il fallait veiller tard !
Les services cliniques
indispensables sont créés et libérés de la tutelle des services de
l’hôpital général voisin. Il envoie se former aux Etats-Unis plusieurs
médecins qui constitueront l’équipe médicale et fait revenir Henri
Tagnon médecin belge qui a passé plus de dix ans aux Etats-Unis, pour
diriger le service d’oncologie médicale, nouveauté dans le paysage
médical belge de l’époque.
Il instaure le dossier
médical unique ; cette innovation dans notre pays évite la dispersion de
l’histoire médicale d’un patient dans chaque spécialité.
Il crée le Conseil
Médical, le premier en Belgique, qui instaure la concertation entre la
direction de l’hôpital et les médecins.
Il se bat pour obtenir
les moyens financiers indispensables à la réalisation de ces objectifs.
Parallèlement, il
construit un laboratoire, modèle du genre à l’époque, pourvu de tout
l’outillage que requiert la poursuite de ses recherches. Il y
accueillera de nombreux chercheurs et permettra notamment au Prof. de
Duve de disposer du premier microscope électronique installé en
Belgique.
Ces réformes de
l’Institut Bordet portent leurs fruits mais les combats journaliers pour
faire progresser ces réformes, les rivalités, les mesquineries et les
jalousies humaines, l’impossibilité de faire de cet Institut un centre
international, finissent par décourager Claude. Il n’était pas fait
pour ce genre de combat. « Ce n’était pas mon milieu et je n’étais pas
politicien », me dit-il.
Il se retire
progressivement dans son laboratoire et reprend ses habitudes de
travailleur solitaire. Il poursuit ses recherches sur l’appareil de
Golgi et fait plusieurs longs séjours de travail aux Etats-Unis,
notamment à son ancien institut devenu Université Rockefeller et à l’Ecole
de Médecine de l’Université de Pennsylvanie. A l’âge de 70 ans, il prend
sa retraite et l’Université Libre de Bruxelles lui refusant l’usage d’un
bureau et d’une secrétaire, il est accueilli à l’Université Catholique
de Louvain où il crée un nouveau laboratoire.
Les honneurs ne le
perturbent pas. Il continue de travailler dans son nouveau laboratoire
mais l’âge vient… il se retire progressivement de la vie active et meurt
en 1983 dans sa maison de la rue des Champs-Elysées, entouré de son
frère Jules, de sa fidèle secrétaire Mme Mercenier qui lui
épargne depuis des années les soucis de la vie pratique, et de quelques
disciples parmi lesquels les Drs J. Frühling, H. Daled et
moi-même.
Que faut-il retenir de
cet homme ?
Une intelligence hors
du commun, des idées visionnaires sur la cellule, secondées par une
volonté inébranlable à les révéler et à les confirmer grâce à une
méthode de travail rigoureuse, pratiquée en solitaire.
Entièrement voué à ses
objectifs scientifiques, insensible à certains plaisirs de la vie comme
la table, peu enclin à la vie de couple, mais fasciné par d’autres
talents humains comme le prouvent ses amitiés dans les domaines
scientifique et artistique. J’allais oublier son amitié pour notre
compatriote le peintre Delvaux, amitié qui nous vaut ce remarquable
portrait de Jules Bordet, une autre sommité de notre monde scientifique.
Les hasards de la vie
m’ont donné le grand privilège de vivre et de travailler auprès d’Albert
Claude pendant plusieurs années. Cela me fait un grand plaisir de le
dire publiquement : cette relation humaine m’a apporté
d’incommensurables profits et joies. Je salue avec respect et amitié son
souvenir et je sais que je ne suis pas seul à honorer sa mémoire.