Madame, Ce n’est pas sans émotion que je prends la
parole en présence de Votre Majesté. Je ne puis m’empêcher de songer à
ces jours, déjà lointains, où le Roi Baudouin et la Reine honoraient l’ICP
de leur visite et écoutaient avec une attention qui n’était pas
seulement de circonstance les explications de celui qui était à l’époque
le directeur de l’Institut. Je me permets de dédier cet exposé à la
mémoire de notre regretté Souverain.
En proposant comme titre de ma causerie "Les Leçons
de la vie", j’aurais pu proposer tout aussi bien "Les Leçons d’une vie",
celle de l’ami à qui nous rendons hommage aujourd’hui; une vie vouée
entièrement à la formation des étudiants et au bien-être des malades,
tant en Afrique qu’en Belgique, et, depuis trente ans, à la vitalité et
au rayonnement de notre Académie. Je suis heureux de saisir cette
occasion pour adresser mes félicitations et mes voeux les plus sincères
à mon vieil ami Albert de Scoville.
J’en viens à la vie, cette propriété extraordinaire
que nous partageons avec tous les êtres vivants qui nous entourent.
Lorsque, il y a soixante-et-onze ans, je m’asseyais pour la première
fois sur les bancs de l’université, on ignorait presque tout de la vie.
Mes professeurs en parlaient avec vénération et l’écrivaient avec un V
majuscule, derrière lequel se cachait le mystère.
Aujourd’hui, ce mystère n’est plus. Il reste de
grandes inconnues, bien sûr, le fonctionnement du cerveau, par exemple.
Mais les microbes, les champignons, les végétaux n’ont pas de cerveau.
Et pourtant ils sont vivants. Si l’on définit la vie comme ce qui est
commun à tous les êtres vivants connus, en raccourci, ce que nous
avons de commun avec les colibacilles que nous hébergeons dans notre
intestin, il n’est pas exagéré d’affirmer que nous comprenons la
vie. Nous savons comment elle fonctionne.
Première leçon que nous pouvons tirer de ces
connaissances, la vie est une. Tous les êtres vivants connus
descendent d’une forme ancestrale unique, le DACU, ou Dernier
Ancêtre Commun Universel. Cette assertion repose sur des preuves que je
n’ai pas le temps de détailler, mais qui emportent la conviction.
Deuxième leçon, la vie est chimie. Les
phénomènes de la vie s’expliquent entièrement en termes de structures et
d’interactions de molécules chimiques. Il doit en être de même de son
origine, du moins si l’on admet que la vie est née naturellement,
ce qui est la seule hypothèse valable sur le plan scientifique, la seule
susceptible de servir de base à des recherches. Il n’est d’autre
possibilité, dans ce cas, que de supposer que la vie est née à partir de
petites molécules –- acides aminés, sucres, bases azotées, acides gras,
etc. –- qui, grâce aux conditions physico-chimiques qui régnaient, se
sont formées et ont réagi les unes avec les autres pour créer des
assemblages moléculaires et multimoléculaires de plus en plus complexes,
pour aboutir finalement au DACU, la racine unique de l’arbre de la vie.
On doit signaler, à ce propos, une découverte
remarquable des trois dernières décennies, qui, chose étrange, a peu
retenu l’attention des scientifiques, encore moins celle des médias. Les
briques chimiques de la vie, les petites molécules dont sont construits
tous les êtres vivants naissent spontanément dans notre système
solaire et, probablement, dans beaucoup d’autres endroits de l’Univers.
Ce fait extraordinaire a été révélé par l’étude spectrale des
rayonnements qui nous viennent de l’espace, par l’analyse de comètes à
l’aide d’instruments transportés par un vaisseau spatial et, surtout,
par l’analyse, au moyen de toutes les techniques des laboratoires
modernes, de météorites tombées sur la Terre. Cette chimie, que l’on a
appelée "organique" parce qu’on la croyait l’apanage des organismes
vivants, est la chimie la plus banale et la plus abondante de toutes.
Les semences chimiques de la vie sont partout.
Chimie veut dire déterminisme. En chimie, dans
les mêmes conditions, on obtient toujours les mêmes
résultats. S’il n’en était pas ainsi, si un élément de hasard pouvait
s’insinuer dans les phénomènes chimiques, il ne pourrait y avoir de
laboratoires ou d’industries chimiques. La même règle doit s’appliquer à
l’origine de la vie. Les conditions physiques et chimiques étant celles
qui ont régné où et quand la vie est née -– sans doute sur notre planète
il y a un peu moins de quatre milliards d’années -- la vie devait
naître. Elle devrait naître de la même manière si les mêmes conditions
devaient se reproduire ailleurs dans l’Univers.
Mais la vie n’est pas seulement chimie; elle est
aussi information. C’est la troisième leçon qu’elle nous
enseigne. L’information a fait son entrée dans la vie au moment où la
chimie primitive a donné naissance pour la première fois à des molécules
capables de réplication, c’est-à-dire susceptibles d’induire les
systèmes qui les synthétisent à en élaborer des copies -– en réalité des
versions complémentaires, mais cela revient au même, puisque le
complémentaire du complémentaire est une copie. Aujourd’hui, cette
fonction est exercée presque uniquement par l’ADN; mais on a de bonnes
raisons de croire qu’elle a d’abord été le fait de l’ARN. Certains
scientifiques pensent même que l’ARN a pu lui-même être précédé par une
substance réplicable plus simple. Peu importe la nature chimique de la
substance. Ce qui compte, c’est le pouvoir de réplication et, avec
l’arrivée de ce pouvoir, l’inauguration de la continuité génétique.
C’est grâce à l’existence de molécules réplicables que les enfants
ressemblent plus à leurs parents qu’aux parents des autres enfants, que
les souris produisent des souriceaux, les chênes des chênes, et ainsi de
suite.
La réplication n’étant jamais parfaite, elle a pour
complément inévitable la variation. Il y a fatalement toujours,
pour toutes sortes de raisons, formation de copies imparfaites du
modèle, qui, étant elles-mêmes répliquées, deviennent le point de départ
de nouvelles lignées. D’où il résulte une compétition entre les
lignées variantes pour les ressources disponibles, avec, comme
conséquence obligatoire, la sélection des formes les mieux aptes
à survivre et, surtout, à se reproduire dans les conditions existantes.
On doit au génie de Charles Darwin et de son contemporain moins connu,
Alfred Russell Wallace, d’avoir découvert cette relation qui nous semble
évidente aujourd’hui, presque tautologique.
C’est ici qu’entre en jeu le hasard. En effet,
les modifications –- ou mutations –- qui sont offertes au filtre de la
sélection naturelle sont des phénomènes accidentels. Non pas
qu’elles soient aléatoires, car elles ont le plus souvent des causes
bien précises, mais elles sont dépourvues d’intentionnalité.
Elles n’ont pas lieu en vue d’un résultat déterminé qui serait, par
exemple, l’adaptation à un environnement particulier. Elles ont lieu
accidentellement, laissant la sélection naturelle faire le choix a
posteriori, passivement, en fonction des conditions existantes. Pour
de nombreux spécialistes, peut-être une majorité, ce fait introduit la
contingence dans le déroulement de l’évolution biologique. Si
c’était à recommencer, si on rebobinait la bande, selon la métaphore
célèbre du biologiste et auteur à succès américain, feu Stephen Jay
Gould, et qu’on la laissait se dérouler à nouveau, le résultat serait
totalement différent.
Deux notions se cachent derrière ce raisonnement. La
première, incontestable, est que la sélection ne peut s’exercer que sur
les variantes qui lui sont offertes par la loterie des mutations. Des
formes beaucoup mieux adaptées aux conditions pourraient exister. Elles
ne peuvent émerger si le hasard ne les suscite pas. La deuxième notion,
plus intuitive que raisonnée, est que le hasard propose le plus souvent
à la sélection un échantillon très incomplet de possibilités, de telle
sorte que la composition de celui-ci et, donc, le produit de la
sélection, auraient beaucoup de chances d’être différents si c’était à
recommencer. Cette notion est le plus souvent implicite et tenue pour
évidente par les partisans de la contingence. Elle est rarement discutée
explicitement. Elle pourrait fort bien ne pas s’appliquer dans un
certain nombre de cas. Le hasard, en effet, n’exclut pas
l’inévitabilité. Tout dépend du rapport entre le nombre d’occasions
dont dispose un événement pour avoir lieu et sa probabilité.
À pile-ou-face, la pièce a une chance sur deux de
tomber sur un côté donné. Mais cette probabilité atteint 99,9 % si on
jette la pièce une dizaine de fois. Un dé qu’on fait rouler a une chance
sur six de s’arrêter sur un chiffre donné. Il suffit de le faire rouler
une quarantaine de fois pour porter à 99,9 % la chance que ce chiffre
apparaisse au moins une fois. Même un billet de loterie de sept
chiffres, qui a une chance sur dix millions de sortir, est assuré à 99,9
% de gagner si l’on fait 69 millions de tirages. Bien entendu, les jeux
de hasard ne sont pas organisés ainsi. Mais les choses sont différentes
pour la loterie de l’évolution, qui se joue sur des temps très longs et
sur un très grand nombre d’individus et de générations. Dans ces
conditions, il n’est pas interdit de penser que la sélection ait pu,
plus souvent qu’on ne le soupçonne, s’exercer sur un échantillon de
possibilités suffisamment étendu pour conduire à un résultat proche de
l’optimisation. Diverses données récentes, tant théoriques
qu’expérimentales, suggèrent qu’il en a bien été ainsi dans un certain
nombre de cas. Pour moi, cette notion est elle aussi une leçon de la
vie, contrairement à la doctrine, encore largement admise, de la
contingence.
En conséquence, la chimie déterministe et la
sélection optimisante ont très bien pu se conjuguer pour imprimer au
développement de la vie sur notre planète un déroulement en grande
partie obligatoire pour les conditions environnementales qui
l’ont entouré. On notera cette dernière précision, déjà venue à
plusieurs reprises dans l’exposé qui précède. Elle laisse l’environnement
comme source de contingence. Il suffit de jeter un coup d’oeil sur
l’histoire de notre planète, sur les innombrables secousses et éruptions
qui l’ont perturbée, la dérive de ses continents, les avatars de son
champ magnétique, l’alternance des sécheresses et des inondations, des
climats tropicaux et des glaciations qui s’y sont succédé, sans compter
les tsunami, Katrina et Rita récents, pour se rendre compte que cette
histoire est unique et, donc, que l’évolution de la vie qu’elle a
modelée doit l’être aussi. Pour les détails, cela est certainement vrai.
Mais on peut se demander si l’allure générale de l’évolution biologique,
notamment sa direction vers une complexité croissante, n’est pas le
résultat d’une tendance intrinsèque du processus vivant qui se manifeste
chaque fois que les conditions s’y prêtent. Tendance entièrement
explicable, je m’empresse de le souligner, en termes de facteurs
strictement physiques et chimiques, comme tous les autres phénomènes
vitaux. Il n’est pas question de réintroduire ici les anciennes
doctrines de vitalisme et de finalisme, ni leur version récente, le
"dessein intelligent".
Qu’en est-il de nous dans tout cela ? Quelle place
occupons-nous dans la saga de la vie ? La première chose que l’on peut
dire à ce propos, c’est que nous sommes des tout nouveaux-venus. La vie
s’est passée de nous durant la presque totalité de son histoire.
Celle-ci a débuté sur Terre il y a un peu moins de quatre milliards
d’années, pour rester au stade unicellulaire pendant près des
trois-quarts de ce temps. Deux événements particulièrement importants
ont eu lieu durant ce très long épisode. Il y a eu d’abord l’apparition
des cyanobactéries, qui sont des bactéries capables d’utiliser l’énergie
solaire pour extraire de molécules d’eau l’hydrogène nécessaire à la
formation de composés biologiques aux dépens de dioxyde de carbone et
d’autres constituants minéraux, avec comme conséquence le dégagement
d’oxygène moléculaire. Avant cela, il n’y avait pas d’oxygène dans
l’atmosphère terrestre. La vie primitive était strictement anaérobie. La
vie aérobie est venue plus tard.
Deuxième phénomène d’importance cruciale, qui a
coïncidé avec la montée de l’oxygène atmosphérique, certaines cellules
bactériennes –- procaryotiques, comme on les appelle –- se sont
transformées en cellules beaucoup plus volumineuses et complexes,
appelées eucaryotiques, possédant un noyau bien individualisé et
de nombreux composants cytoplasmiques qui n’existent pas chez les
procaryotes, notamment des mitochondries, un réseau cytomembranaire, des
systèmes cytosquelettiques et moteurs, des lysosomes, des peroxysomes
et, uniquement dans les cellules végétales, des chloroplastes. De ces
cellules sont nés les premiers protistes, eux aussi unicellulaires.
Les êtres pluricellulaires sont apparus plus tard;
les premiers végétaux il y a environ un milliard d’années, et les
premiers animaux il y a à peine un peu plus de six-cents millions
d’années, alors que la vie avait déjà accompli plus des cinq-sixièmes de
son histoire. Dans les deux lignées, l’évolution a conduit, dans le sens
vertical, à des formes de complexité croissante, et, dans le sens
horizontal, à des lignées très variées issues des divers intermédiaires
de l’évolution verticale. Dans la lignée animale, qui nous intéresse
plus particulièrement, l’évolution verticale s’est déployée à partir
d’organismes très simples, éponges et méduses primitives, pour produire
d’abord toutes sortes d’invertébrés, tels que les vers, les mollusques
et les arthropodes, puis les premiers vertébrés marins, les poissons. De
ceux-ci, l’évolution a mené aux amphibiens, puis aux premiers vertébrés
strictement terrestres, les reptiles, d’où sont issus, d’une part, les
oiseaux et, de l’autre, les mammifères. Parmi ces derniers ont émergé,
il y soixante-dix millions d’années environ, les premiers primates, dont
une lignée s’est divisée, il y a six à sept millions d’années, en une
branche qui a mené aux chimpanzés actuels et une autre d’où est issu, il
y a à peine deux-cent mille ans -- soit l’équivalent de la dernière
demi-heure si la vie avait débuté il y a un an -- Homo sapiens,
l’espèce à laquelle nous appartenons. Cette leçon de la vie a de quoi
faire réfléchir ceux qui voient dans l’émergence de l’Homme la finalité
de la vie sur Terre.
Qu’en est-il de l’avenir ? D’après les estimations
des cosmologues, la Terre devrait rester physiquement capable d’héberger
la vie durant au moins un milliard et demi d’années, peut-être jusqu’à
cinq milliards d’années, après quoi l’explosion du soleil rendra la
planète définitivement inhabitable. Il paraît extrêmement peu
vraisemblable que nous persistions aussi longtemps. Toute l’histoire de
la vie permet de penser que nous ne sommes pas l’aboutissement de
l’évolution, son couronnement, mais simplement un stade intermédiaire
dans un processus destiné à se poursuivre horizontalement dans de
multiples directions et, peut-être aussi, verticalement vers des stades
de développement cérébral qui pourraient dépasser de loin les facultés
mentales dont nous sommes si fiers, tout comme nous dépassons celles de
Lucy et de ses congénères. Cette considération devrait tempérer notre
hubris et inspirer en nous une bonne dose d’humilité et de modestie.
Cela étant, il n’en reste pas moins vrai que
l’apparition de l’Homme représente une étape clé, un tournant dans
l’histoire de la vie sur Terre. Pour la première fois, cette histoire a
donné naissance à des êtres suffisamment intelligents pour comprendre la
nature de la vie, au point de pouvoir la manipuler presque à volonté.
Pour la première fois, la sélection naturelle n’est plus seule aux
commandes. La vie peut, par notre intermédiaire, s’y ajouter ou s’y
substituer. C’est une constatation en même temps exaltante et
inquiétante. Exaltante, car nous pouvons désormais détourner le cours
aveugle de la sélection naturelle et l’orienter dans des directions que
nous aurons choisies librement et consciemment. Inquiétante, car on peut
se demander si nous possédons suffisamment de sagesse pour exercer cette
redoutable responsabilité.
Un regard sur le monde d’aujourd’hui pourrait laisser
craindre par les plus pessimistes d’entre nous qu’en privilégiant notre
intelligence, la sélection naturelle ait négligé de privilégier en même
temps la sagesse nécessaire pour en gérer les produits. N’oublions pas
que la sélection naturelle n’a pas de prescience. Elle ne fait que
choisir ce qui est utile au moment présent. Peut-être la sagesse
n’était-elle pas utile à l’Homme préhistorique.
On ne peut qu’espérer que les générations futures
deviennent conscientes de cette déficience mieux que leurs aînés, à
temps pour pouvoir encore en corriger les conséquences néfastes qui se
profilent à l’horizon. Si elles ne le font pas, la sélection naturelle
s’en chargera pour elles, mais au prix d’épreuves qui pourraient être
dramatiques pour l’espèce humaine, peut-être même pour l’ensemble du
monde vivant.
BIBLIOGRAPHIE
de Duve, C. À l’Écoute du Vivant. Paris: Odile
Jacob (2002).
de Duve, C. Singularités. Paris: Odile Jacob
(2005).