logo_acad.gif (3286 octets)

 


ACADEMIE ROYALE DE MEDECINE DE BELGIQUE

Etablissement public fondé en 1841
 

D É C ÈS   R É C E N T S   -   D I S C O U R S   D ' H O M M A G E

N.B. : cette rubrique est également destinée à informer certaines institutions étrangères auxquelles les personnalités ci-dessous ont pu appartenir.

On lira ci-dessous :

- Liste des membres récemment décédés;

- Discours d'hommage au Professeur A. de SCOVILLE. 

- Discours d'hommage au Professeur Joseph LEUNEN.

- Discours d'hommage au Professeur Léon CASSIERS.

- Discours d'hommage au Professeur Gerhard SOKAL.

- Discours d'hommage au Professeur Alexandre FAIN.

LISTE DES MEMBRES RECEMMENT DECEDES

JEANMART (Louis)
membre honoraire belge, proclamé le 13 juin 2008, décédé à Bruxelles, le 24 juillet 2010.

BLACK (Sir James)
membre honoraire étranger, élu le 27 mai 1989, décédé le 21 mars 2010.

de SCOVILLE (baron Albert)
membre honoraire belge, proclamé le 13 juin 2008, Secrétaire perpétuel honoraire, décédé à Liège, le 18 mars 2010.

BUSSARD (Alain)
membre honoraire étranger, élu le 28 mai 1983, décédé le 15 mars 2010.

LAMESCH (Alfred)
membre honoraire étranger, élu le 27 janvier 2001, décédé le 25 janvier 2010.

DESMEDT (Jean Edouard)
membre honoraire belge, proclamé le 13 juin 2008, décédé à Montignies-le-Tilleul, le 23 novembre 2009.

SLAMA (Robert)
membre honoraire étranger, élu le 13 juin 2008, décédé à Paris (France), le 7 décembre 2009.

BUGNON (Claude)
membre honoraire étranger, élu le 24 novembre 1984, décédé à Privas (France), le 26 août 2009.

DAUSSET (Jean)
membre honoraire étranger, élu le 23 mai 1981, décédé à Palma de Majorque (Espagne), le 6 juin 2009.

LEUNEN (Joseph)
membre honoraire belge, proclamé le 24 octobre 1992, décédé à Bruxelles, le 19 mai 2009.

CASSIERS (Léon)
membre honoraire belge, proclamé le 30 novembre 1996, décédé à Bruxelles, le 11 mars 2009.

SOKAL (Gerhard)
membre honoraire belge, proclamé le 13 juin 2008, décédé à Chevetogne, le 29 janvier 2009.

DEJOURS
(Pierre)
membre honoraire étranger, élu le 23 mai 1987, décédé à Chaumont-en-Vexin (France), le 10 janvier 2009.

FAIN (Alexandre)
membre honoraire belge, proclamé le 25 mars 2006, décédé le 4 janvier 2009.

*
*    *
 

Vers la page d'accueil

Vers le haut de page

 

IN   MEMORIAM 
Professeur Albert de SCOVILLE, membre honoraire
Secrétaire perpétuel de l'Académie de médecine 1974 - 2004

( 8 février 1922 - 18 mars 2010)

par J. FRÜHLING,
membre titulaire
Secrétaire perpétuel
(Séance de l’Académie le 19 juin 2010)

Pour lire le texte de l'éloge prononcé par le Professeur J. Frühling
lors de la séance de l'Académie du 19 juin 2010, cliquez ici.

 

*
*    *
 

 

IN   MEMORIAM 
Professeur Joseph LEUNEN, membre honoraire
( 23 juillet 1921 - 19 mai 2009)

par G. MEULEMANS,
membre titulaire
(Séance de l’Académie le 20 mars 2010)

Chers Membres de la famille de monsieur Leunen,
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Chers Collègues, Mesdames et Messieurs. 

Le Professeur Joseph Leunen est décédé le 19 mai 2009 dans sa 88è année.
C’était un homme remarquable et particulièrement attachant. 

Fils d’un artisan tapissier, il effectue ses études durant la seconde guerre mondiale. Inscrit en candidature à l’ULB, il est confronté à la fermeture de son université en novembre 1941. Joseph Leunen est diplômé Dr en Médecine vétérinaire  par le jury vétérinaire belge en 1947. Il débute sa carrière dans le département commercial d’une firme pharmaceutique bruxelloise. Après quelques mois d’activité au sein de cette firme, il postule un poste d’assistant chercheur à l’Institut National de recherches vétérinaires (aujourd’hui Centre d’étude et de recherche vétérinaire et agrochimique – CERVA). Recruté et  nommé assistant le 14 octobre 1948, il fera toute sa carrière dans cet institut où il sera successivement nommé chef de travaux (1957), directeur du laboratoire de virologie (1962), chef du département de virologie (1966) et finalement directeur de l’établissement de 1975 à 1986. 

Joseph Leunen est un pionnier en virologie vétérinaire.  

Recruté comme adjoint du docteur René Willems, sa première mission consista à aider celui-ci à préparer un vaccin trivalent destiné à immuniser les bovins contre le virus de la fièvre aphteuse. Ensemble, ils ont développé dès 1948, la production de vaccin de type Waldmann. La préparation du vaccin Waldmann nécessitait la multiplication des souches virales dans l’épithélium lingual de vaches saines. Ainsi Monsieur Leunen a-t-il mis sur pied toute une organisation complexe nécessitant une grande mobilisation en moyens humains et en nombreuses infrastructures afin de produire de grandes quantités de virus aphteux. Les bovins achetés en Irlande étaient acheminés en Belgique par bateau; ils étaient inoculés par voie intralinguale dans divers abattoirs, clos d’équarrissage, et  installations militaires du pays, puis après 24 heures ils étaient abattus. L’épithélium lingual gonflé par le virus aphteux était alors prélevé et servait d’antigène pour la préparation du vaccin. Les jeunes vétérinaires travaillant au laboratoire, de même que plusieurs vétérinaires miliciens, mis à la disposition de l’INRV par le ministre de la Défense nationale, ont réalisé ce travail organisé et coordonné par le Dr Leunen. En 1950, l’INRV pouvait déjà produire annuellement 300.000 doses de vaccin trivalent bien nécessaires pour tenter de prévenir l’extension d’une épizootie qui frappait quelques 40.000 exploitations à cette époque. 

En 1956, assisté par Robert Strobbe, Joseph Leunen a développé la méthode Frenkel de production de virus aphteux. Cette méthode consistait à prélever, dans les abattoirs, des épithéliums linguaux de bovins sains abattus. Ces épithéliums mis en survie dans des milieux adéquats au laboratoire était finalement ensemencés avec du virus naturel et ce impérativement dans un délai de 48 heures après leur prélèvement. Initialement, Monsieur Leunen a organisé la récolte des épithéliums linguaux  dans plusieurs abattoirs de Belgique.  Plus tard, en raison du fait que tous les bovins belges étaient vaccinés, il organisa ces prélèvements en Ecosse, en Bretagne et en Yougoslavie. L’acheminement de ce matériel biologique vers le laboratoire d’Uccle devait se faire dans des délais brefs, ce qui demandait une coordination parfaite.

A partir de 1961 et jusqu’en 1990, la vaccination anti aphteuse généralisée annuelle de tous les bovins âgés de plus de 6 mois a été rendue obligatoire en Belgique, et l’INRV fabriquait annuellement les 2.500.000 doses du vaccin trivalent anti-aphteux nécessaires pour couvrir tous les besoins du pays. La vaccination anti aphteuse alliée à une politique d’abattage et de destruction systématique des animaux infectés a ainsi permis d’éradiquer la fièvre aphteuse de Belgique. L’amélioration de la situation sanitaire européenne a motivé la décision de  l’Union Européenne d’arrêter la vaccination anti-aphteuse en 1991. L’épisode dévastateur de l’épizootie de fièvre aphteuse qui a touché le Royaume-Uni en 2001 et qui a  nécessité l’abattage et la destruction de plus de 4 millions d’animaux  a cruellement rappelé à chacun les dangers de cette maladie particulièrement contagieuse qui frappe les populations bovines, ovines et porcines et a ainsi remis en lumière le rôle primordial joué à l’époque par Joseph Leunen et son équipe. 

Dès 1960, le Dr Leunen a développé un service de cultures cellulaires primaires préparées  à partir d’organes de fœtus bovins prélevés dans les abattoirs. L’utilisation de ces cellules lui a permis de réaliser, en 1962, le premier isolement en Europe du virus de la vulvo-vaginite pustuleuse des bovins (IPV) mieux connu aujourd’hui sous l’appellation de  virus herpes bovin 1. Les cultures cellulaires primaires de cellules de reins de fœtus bovins  développées par Joseph Leunen ont servi et servent encore aujourd’hui d’outil de base pour tous les scientifiques affectés au département de virologie. 

Entre 1963 et 1975, Joseph Leunen s’est consacré à la mise sur pieds et au développement d’un service de virologie porcine axé sur la lutte contre la peste porcine et le diagnostic des différentes maladies virales du porc. Bien que nommé directeur de l’INRV en 1975, il n’a jamais cessé de s’intéresser et de superviser les activités de ce laboratoire. C’est à son initiative que nous avons ainsi isolé en 1980, dans mon laboratoire, un virus Influenza alors appelé Hsw1 N1 (actuellement H1N1) dont la nomenclature et l’intérêt qu’on lui porte ont évolué très récemment. Enfin, en mars 1985, en collaboration avec Patrick Biront en charge du laboratoire de virologie porcine, le Professeur Leunen a identifié un virus inattendu sous nos latitudes, celui de la peste porcine africaine.  Avec l’assentiment des services de l’Inspection vétérinaire, il en  a organisé l’éradication ce qui a nécessité l’abattage de plus de 34.000 porcs et l’examen de plus de 110.000 échantillons sanguins.  

Les multiples activités scientifiques du Dr Leunen  lui ont valu la reconnaissance des instances scientifiques nationales et internationales. Il était notamment membre de la Commission de la fièvre aphteuse de l’Office International des épizooties et de celle de la FAO et expert pour la fièvre aphteuse auprès de l’Union Européenne.

Elu membre de notre assemblée en 1983, il reçut en 1992, la Médaille d'or de l'Office International des Epizooties, l’organisation mondiale de la santé animale, pour les nombreux services rendus dans la lutte contre les maladies virales animales. 

Scientifique hors du commun, Joseph Leunen était aussi un remarquable gestionnaire, un organisateur efficace et un meneur d’hommes avisé. Durant son mandat de Directeur, il a encouragé et permis aux différents chercheurs de l’INRV, quelle que fût leur discipline, d’initier des projets de recherche et de collaboration avec les différentes institutions scientifiques belges et étrangères. Continuellement à l’écoute de chacun, il faisait confiance à ses collaborateurs scientifiques, techniciens et ouvriers. Toujours disponible, il trouvait, le plus souvent, le moyen de dégager les moyens humains et matériels nécessaires à la poursuite des travaux de chacun. Lors de son départ à la retraite, il a laissé une institution dotée de bâtiments modernes et un personnel scientifique motivé mais déjà orphelin de son père spirituel. 

Pour ma part, je n’ai jamais eu la chance de collaborer directement avec Joseph Leunen. J’ai été recruté en 1969 dans le département de pathologie aviaire où j’étais chargé de la virologie, en dehors de son département. Je travaillais dans un autre bâtiment, nous avions peu d’occasions de nous rencontrer.  Nos rapports d’abord inexistants évoluèrent cependant rapidement dès lors qu’il m’invita à participer aux diverses activités des scientifiques de son département, levant ainsi les barrières administratives qui nous séparaient. J’ai pu compter sur son appui tout au long de ma carrière, il fut mon plus ferme soutien. C’est donc avec beaucoup d’émotion que j’évoque aujourd’hui devant vous sa mémoire.  

Evoquer la mémoire d’un disparu ce n’est pas se limiter à exposer son curriculum vitae, c’est aussi parler de l’homme. Cet homme que j’ai eu le plaisir de découvrir lors des sessions annuelles de l’OIE à Paris. Les longs voyages en train et les dîners partagés m’ont permis d’apprécier la simplicité d’un homme chaleureux et expansif, aimant la France, la Drôme, Dieulefit , l’odeur des lavandes, la gastronomie et les vins des côtes du Rhône.

Travailleur insatiable, Joseph Leunen était partagé entre deux passions, sa profession et sa famille. Assurer le bonheur de son épouse et le devenir de ses enfants était pour lui une préoccupation constante. La santé fragile de sa fille l’inquiétait, mais, par pudeur, il restait d’une très grande discrétion sur la seule ombre de son existence.

Joseph Leunen était un homme de cœur. Resté fidèle à ses origines modestes, il soutenait les actions de l’abbé Vanderbiest , curé  des marolles, dont il avait épousé la maxime : « toute vie a un sens,  et ce qui m’intéresse dans l’existence, c’est d’être utile… ».

Utile il le fut, pour la profession vétérinaire toute entière, et  pour tous ceux qui ont eu la chance de partager des moments de vie commune avec lui.

Permettez moi, au nom de l’Académie de présenter aux membres de sa famille nos condoléances et aussi nos sentiments les plus respectueux et émus.

*
*    *
 

Vers la page d'accueil

Vers le haut de page

 

IN   MEMORIAM  Professeur Léon CASSIERS, membre honoraire
( 23 mai 1930 - 11 mars 2009)
par
les professeurs
E. CONSTANT, membre ordinaire, et J.-P. ROUSSAUX (U.C.L.), invité
(Séance de l’Académie le 28 novembre 2009)

Eloge académique par le Professeur Eric Constant 

Monsieur le Président, Monsieur le secrétaire perpétuel,
Madame, Mesdames et Messieurs, chers collègues,

J’ai choisi pour rendre hommage au Professeur Léon Cassiers de le faire parler, tant j’estime qu’il avait, et a encore, des choses importantes à nous dire… 

Je l’ai d’abord personnellement connu au cours de psychiatrie en premier doctorat en médecine, le vendredi matin à 8h30, dans un auditoire toujours bien fréquenté, malgré l’heure matinale. Parce qu’il convient ici de remarquer que le cours de psychiatrie n’était pour lui qu’un prétexte, un prétexte pour nous enseigner plus fondamentalement LA VIE et les lois qui la régissent. C’est certainement de ce fait qu’il pouvait toujours compter sur un auditoire attentif, buvant ses paroles comme du petit lait. Ne voit-on pas là également la différence entre un bon professeur, dispensait ses connaissances, certes impressionnantes, et un maître, ou un maître à penser…   

Dans leur hommage au Professeur Léon Cassiers à l’occasion de son éméritat, voici ce qu’en disait le Professeur JP Roussaux et P. Jeanne : «  Le Professeur Léon Cassiers a abordé pendant 40 ans tous les domaines constitutifs de son métier : rien de la psychiatrie ne lui était étranger. Aucun élément qui pouvait contribuer à éclairer ce que signifie « être un homme », ni aucune approche thérapeutique qui pouvait se révéler utile pour aider le malade n’ont laissé son esprit indifférent.

Toujours, il a tenté d’exercer son sens critique sur les modèles successivement proposés, il a eu le courage d’en réfuter certains qui ne lui semblaient pas respectueux de la personne du patient, et enfin, il a fait preuve de réserve quant à la dimension totalisatrice de toutes les constructions théoriques.

Par ce discernement, ce courage et cette réserve, il s’est inscrit dans la grande tradition des psychiatres humanistes, dont nous voulons que la démarche éthique oriente et balise nos pratiques présentes et à venir. »

Le témoignage de sa secrétaire

« J’ai été la secrétaire de Monsieur le Professeur Cassiers pendant 35 ans et je voulais dire que c’était un homme admirable, avec des principes de respect vis-à-vis des membres des équipes administratives. Avec ses patients aussi, il les mettait à l’aise, il recevait les gens simples, comme les autres, et il se mettait à leur niveau. Il parlait beaucoup de la dignité humaine et de la notion de respect. Il parlait souvent de ses enfants et de ses petits-enfants. Il était fier de cette grande famille. Il nous parlait aussi souvent de la guerre, de la libération, son frère et lui perchés sur un réverbère en train de regarder passer les tanks américains remontant la Toison d’or. Nombre d’entre nous peuvent en témoigner : c’était un Grand Patron ».

Epistémologie et psychiatrie

Le professeur Cassiers a beaucoup réfléchi et élaboré autour de la question de la place et la spécificité de la psychiatrie dans le domaine de la médecine. Voici ce qu’il pouvait en dire.

« Il est banal de rappeler que la relation du médecin moderne à son malade fonctionne sur deux épistémologies différentes, sinon discordantes. Scientifique depuis Claude Bernard, le médecin pose le corps et même le discours du malade comme un objet de type physico-chimique qu’il a à connaître et modifier. Engagé cependant dans une relation humaine, appelé à satisfaire chez le patient une demande de bien-être subjectif, il se trouve entraîné dans l’échange des désirs et plaisirs. Le corps et le discours ne sont plus ici objets mais Sujets. L’appel au bien-être subjectif oblige une épistémologie de type herméneutique : une négociation sur le sens de la maladie et de la santé, du plaisir, de la souffrance et de la mort.

Or la psychiatrie, en plaçant le psychisme comme raison de l’échange, perd cette référence assurée au corps physiologique. La relation médecin-malade se trouve aspirée vers le seul pôle herméneutique, sans cesse en passe de perdre la référence scientifique que cependant toute médecine exige de maintenir. La psychiatrie rencontre donc de manière aiguë la question de l’épistémologie qui sous-tend son discours. Privée de référence au corps physiologique, elle peut cependant rappeler celui-ci à son discours. Elle n’échappera pas pour autant au fait que le Bien dont elle se donne la charge n’est plus médiatisé par ce corps, mais concerne directement l’esprit. Les épistémologies auxquelles elle va se référer pour fonder son action, tout en affirmant leur fidélité scientifique, vont dès lors plus radicalement qu’en médecine somatique soulever la question des pentes éthiques sur lesquelles elles entraînent... »

Ethique de la psychiatrie

Ethique… Le mot est lâché. Le Professeur Cassiers a toujours été particulièrement préoccupé par les questions d’éthique en psychiatrie et les questions bioéthiques.

« Les maladies psychiatriques apparaissent comme très complexes : les unes viennent bien d’un trouble biochimique, tandis que les autres surgissent de jeux combinatoires aberrants. En fait, toute affection psychiatrique doit se comprendre comme une dialectique continuelle entre biochimie et constructions culturelles, l’une influençant autant l’autre que l’inverse. La plupart des traitements devront donc se dérouler sur les deux plans, ou mieux sur les trois plans : biologique, psychologique et sociologique. » Ainsi il était un ardent défenseur de la dimension bio-psycho-sociale de la psychiatrie et aurait aimé rebaptiser les « neurosciences », « psycho-neurosicences ».

Une médecine humaniste : entre science et philosophie

Enfin, ce qui caractérise au mieux sa pensée, me semble-t-il, et le rend si attachant, est sa conception de la médecine humaniste, une médecine où la question du sens est toujours débattue. Le respect pour la personne du malade, au centre de notre choix professionnel, la grande modestie de sa conception de l’aide apportée par le médecin et son extraordinaire foi en l’autre qui parle, constituent certainement un rempart, oh combien nécessaire, contre l’idée d’une toute puissance médicale.

« C’est à la raison de notre métier de médecins que je voudrais réfléchir. Cette raison, c’est le malade. C’est à son service, en premier, que doivent revenir les progrès scientifiques que nous développons. Mais nous savons aussi que surgit là actuellement une inquiétude. La science est-elle bien au service du malade ? Ne se retourne-t-elle pas au contraire contre l’humanité même de celui-ci ? Cette question est posée aujourd’hui avec une insistance particulière.

Je serais tenté de dire qu’il n’y a guère moyen de rester présent à côté des malades, sauf à éprouver une sympathie particulière pour l’humanité, pour toutes les femmes et pour tous les hommes au delà de la question de leurs réussites et de leurs échecs. Simplement parce qu’ils sont humains et qu’ils souffrent… Mieux que personne cependant, le médecin sait que son entreprise est vouée à l’échec relatif ou complet. Il n’y a pas d’être humain sans souffrance, et la mort clôt toute vie. Le médecin gagne des batailles, mais il perd toujours la guerre. Cependant, pour le médecin fidèle à son statut, cela n’altère ni sa persévérance, ni sa sympathie. Simplement, et en raison de cette sympathie, il pense que souffrir moins est mieux que souffrir seul et sans secours, et qu’il en va de même de la mort. Ce qui caractérise le médecin qui reste fidèle à sa position, ce n’est pas d’abord, comme on le dit trop souvent et comme il le croit lui-même parfois, qu’il vous sauve la vie et qu’il vous restitue la santé. Le vrai médecin, bien évidemment, sait toujours que ces victoires sont temporaires. Il en respecte la valeur, bien évidemment, mais aussi le caractère aléatoire. Idéalement, le médecin aide parfois, mais il accompagne toujours.

Que signifie cet accompagnement, sinon d’être présent aux moments de la maladie et de la mort… Le médecin a donc choisi, par métier, d’être présent aux moments où le sens de la vie est menacé, voire détruit.

Nous parlons bien de présence, et non pas de solution. Pas plus que quiconque, le médecin n’a de solutions toutes faites à proposer à la perte du sens. Chacun se trouve, à ces moments, dans la nécessité de reconstruire son sens propre. Mais ceci ne peut se faire, pour tout humain, qu’à la condition de trouver un autre humain qui reste présent, qui l’écoute et qui l’entend.

Lorsqu’il a terminé ses procédures diagnostiques et thérapeutiques, lorsqu’il a donné au malade toutes les explications requises, et même lorsqu’il a guéri, vient le moment où, déposant son scalpel ou son stéthoscope, le médecin s’arrête un instant et fait silence. Parce qu’il sait, s’il est humain, que le patient garde une question qu’il n’a pas encore posée. Question maladroite, confuse peut-être, parfois anxieuse, parfois brutale : de quels plaisirs de vivre cette maladie me prive-t-elle ? Quel sens vais-je reconstruire à ma vie, maintenant qu’elle m’a forcé à prendre conscience de mes limites et de ma mort future ?

Le rôle du médecin n’est pas de poser ces questions, mais de les entendre lorsqu’elles affluent. Il sait qu’il n’y trouvera pas de réponse immédiate, et même que c’est bien le malade qui construira ses propres réponses. Mais il sait aussi que pour cela, il faut qu’il soit là comme médecin, sans effroi, sans se retirer, sans avoir peur de sa propre impuissance à répondre. Mais avec la foi que le patient, lui, y parviendra si on l’accompagne. C’est exactement le moment où toute la puissance de la science et de la philosophie s’arrêtent. Non pour faire place au vide, mais pour faire place à l’humanité de l’humain. C’est-à-dire à la foi que, lorsque deux humains se rencontrent sur ces questions, de cette rencontre surgira peu à peu un sens nouveau, imprévisible, et acceptable.

Je voudrais conclure, Madame, Messieurs, chers collègues, avec cette citation de Paul Ricoeur en harmonie parfaite, me semble-t-il avec la recherche constante de la question du sens, chère au Professeur Cassiers

« L’homme a besoin d’amour, certes ;
Il a besoin de justice plus encore ;
Mais il a surtout besoin de signification »

Au nom de l’académie royale de médecine, je voudrais vous présenter, Madame ainsi qu’à votre famille, nos condoléances les plus sincères.

Hommage académique par le Prof. J.-P. Roussaux

Monsieur le Président, Monsieur le Secrétaire Perpétuel, Chère Madame Cassiers,
Mesdames, Messieurs,

C’est un grand honneur de pouvoir évoquer ici le souvenir fort et chaleureux qu’a laissé le Professeur Léon Cassiers à l’ensemble de ses collègues et collaborateurs du monde universitaire et clinique.

Psychiatre, docteur en criminologie et psychanalyste, le Professeur Cassiers a été à la base du redéploiement de la psychiatrie à l’UCL après le transfert de la Faculté de médecine de Leuven vers le nouveau site médical de Woluwé en 1977. Il a été pour notre pays le champion d’une conception psychodynamique de la psychiatrie en y intégrant à la fois et la dimension institutionnelle et sociale (à partir du Centre de Guidance) et le versant biologique, mais selon ses mots, « dans un parcours plus complexe que celui de simples essais cliniques sanctionnés par des statistiques ».

Soucieux d’une vision humaniste de la médecine et d’une réforme en profondeur des études, il avait exercé remarquablement la fonction de doyen de la Faculté de médecine de 1989 à 1994, tout en la soumettant à une évaluation en profondeur par des experts internationaux, une démarche d’accréditation novatrice en Europe à cette époque.

Le Professeur Léon Cassiers a abordé pendant plus d’un demi-siècle tous les domaines constitutifs de sa discipline : pour paraphraser Montaigne, rien de la psychiatrie ne lui était étranger. Aucun élément qui pouvait contribuer à éclairer ce que signifie « être un homme », ni aucune approche thérapeutique qui pouvait se révéler utile pour aider le malade n’ont laissé son esprit indifférent.

Depuis son engagement initial pendant 20 ans à la clinique de La Ramée, il avait choisi de se mettre activement au service des malades mentaux qui disait-il « sont toujours en risque d’être les victimes du mépris de leurs semblables ». « Notre travail » poursuivait-il, « doit nous donner les outils intellectuels qui permettent de restaurer leur honneur ».

Depuis toujours se sont manifestés chez le psychiatre Léon Cassiers le souci et l’intérêt pour le patient lui-même, mais aussi pour l’écoute attentive de ce qui en lui nous interroge – et même nous soigne – comme il l’avait laissé échapper dans un lapsus aussitôt assumé (1977). Du patient, il disait avec un remarquable respect : « je ne sais rien qu’il ne m’aie pas dit ». 

Quand il commentait le concept freudien de « neutralité bienveillante », il se disait bien plus interrogé personnellement par la bienveillance et son éventuelle efficacité que par la neutralité.

Mais ensuite et de façon indissociable pointait l’interrogation, la recherche et la création d’outils intellectuels de compréhension. En homme doué d’une extrême intelligence, toujours, il a tenté d’exercer son sens critique sur les modèles explicatifs-les paradigmes successivement proposés ; il a eu le courage d’en réfuter certains qui ne lui semblaient pas respectueux de la personne du malade et enfin, il a fait preuve de réserve quant à la dimension totalisatrice de toutes les constructions théoriques.

Travailleur infatigable, chercheur jamais rasséréné, il passe de travaux d’inspiration neurologique à la psychiatrie et à la criminologie (discipline dans laquelle il rédigera sa thèse sur les psychopathes délinquants à partir du test de Rorschach. Puis ce seront la psychanalyse qui restera sa référence de base, la pensée systémique issue de la cybernétique, l’épistémologie avec le souci de fonder scientifiquement la jeune science psychiatrique. Enfin, déjà doyen, le Professeur Cassiers a prolongé ses recherches dans le domaine de l’éthique, de la philosophie, de la morale, en retravaillant les grands auteurs (Aristote, Spinoza, Kant) mais aussi en analysant et discutant dans des nombreuses publications et communications, les problèmes éthiques actuels. La veille même de sa mort, il venait de mettre la dernière main à un livre consacré aux questions essentielles et aux fondements de la bioéthique. Un petit groupe de travail constitué autour de Mme Cassiers, s’est fait un devoir de publier en 2010 cet ouvrage intitulé par l’auteur lui-même : « Ni ange ni bête. Essai sur l’éthique de l’homme ordinaire ».

Ce double intérêt, direct pour les patients et conséquent pour les outils intellectuels de compréhension, devait également inspirer son formidable investissement dans la création de lieux thérapeutiques divers, spécifiques, permettant l’accueil adapté de tous les types de malades : les Centres de santé mentale, Chapelle-aux-Champs, Chien Vert (dont nous fêtions hier encore les 30 ans par un colloque scientifique sur la psychose) et Méridien avec leurs départements adultes, enfants, adolescents,  psychogériatriques, le centre Enaden et la communauté thérapeutique du Solbosch pour les toxicomanes, les unités d’urgence, de psychiatrie de liaison et de psychosomatique, d’accueil de la psychose aux Cliniques Universitaires Saint-Luc et Mont-Godinne, dont il avait dirigé les départements de neuropsychiatrie de façon exemplaire.

Le Professeur Léon Cassiers avait la capacité exceptionnelle de pouvoir transformer les difficultés en opportunités et en forces : ayant dû abandonner le grand projet d’hôpital psychiatrique sur le site de Woluwé, il développa patiemment un réseau intégré de centres ambulatoires et hospitaliers à Bruxelles et en Wallonie que le Ministre de la santé citait encore en exemple hier matin dans son ouverture du colloque sur la psychose.

Ainsi, la diversité des souffrances appelait la diversité des offres de soins, spécifiques au sein d’institutions toutes liées par une « Charte éthique » commune au sein de l’Association des services de psychiatrie et de santé mentale de l’UCL - l’APSY-UCL, dont il fut le premier président dès sa constitution formelle en 1994. Avec plus de 15 ans d’avance, il avait mis sur pied un réseau de soins intégrés tel qu’il est préconisé dans la réforme actuelle de la psychiatrie.

Ces constructions institutionnelles diverses prenaient cependant leur vie et leur force d’un même modèle éprouvé et promu par le Professeur Cassiers : il veillait à instaurer une véritable collaboration entre les différents métiers de la santé mentale par le partage réel des représentations et des responsabilités. Comme il aimait à le dire « reconnaître l’influence du social sur la santé mentale, c’était gauchiste, romantique et … essentiel ! »

Après son éméritat en 1995, il s’était consacré très activement au Comité consultatif national de bioéthique dont il avait assumé la présidence en des temps très houleux, ceux de la loi sur l’euthanasie, de l’utilisation des cellules souches et de la procréation médicalement assistée. Tout ces thèmes sont l’objet de son livre à paraître.

Parallèlement, il s’était investi dans la modernisation de l’Hôpital Psychiatrique du Beau Vallon dont il resserra les liens avec l’UCL. Diverses associations d’aide aux personnes en situation précaire (citons seulement ATD-quartmonde et Faculté d’aimer) ou encore de groupes de réflexion et d’échange sur les valeurs spirituelles (AIEMPR ou Vie montante) purent bénéficier de ses qualités d’organisateur averti, de pédagogue et d’orateur.

Ainsi, durant toute sa vie professionnelle, il a été pour ses collaborateurs et pour la communauté universitaire scientifique et clinique, un modèle d’humanisme tolérant, de pragmatisme ambitieux et de bienveillance.

Par son discernement, son courage et sa réserve, il s’est inscrit dans la grande tradition des psychiatres humanistes dont nous voulons que la démarche éthique oriente et balise nos pratiques présentes et à venir. Il fut un grand patron et un excellent maître à la fois !

Quand il avait reçu le titre de baron de sa majesté le Roi, le Prof. Cassiers avait choisi pour devise : « Tout ce qui n’aura pas été donné sera perdu ». Selon les termes mêmes de sa devise, je tiens ici à remercier le Professeur Léon Cassiers pour tout ce qu’il nous a donné car rien n’en sera perdu – et j’exprime à Madame Cassiers et à ses enfants le témoignage de notre très sincère reconnaissance. 

*
*    *
 

Vers la page d'accueil

Vers le haut de page

 

IN   MEMORIAM  Professeur Gerhard SOKAL, membre honoraire
(1er juillet 1927 – 29 janvier 2009)
par
Charles-Henri CHALANT, membre honoraire
(Séance de l’Académie le 26 septembre 2009)

Chers Anne-Marie, Olivier, Benoit, Vincent, Geneviève et  Etienne,
Madame la Présidente,
Monsieur le secrétaire perpétuel,
Chers collègues, Mesdames et Messieurs,

Le Professeur Gerhard Sokal est décédé à Chevetogne le 29 janvier dernier.

C’est au titre de chef de patrouille de G. Sokal que je dois l’honneur de lui rendre hommage aujourd’hui.

C’est en juillet 1940 que la patrouille des chamois de la troupe St. Louis à Bruxelles accueillit dans ses rangs un jeune homme, souriant, dynamique et rayonnant de charisme.

Il allumait nos feux sans allumettes et pêchait nos truites à la main.

Il fut totémisé : « Caribou impassible ». Son imagination débordante ne le prédisposait pas à la discipline mais en cas de différents son sourire désarmant désamorçait toute tentative de conflit.

Né à Baden en Autriche en 1927 il se réfugie à Bruxelles avec sa famille en 1934. Naturalisé Belge il fait ses humanités gréco-latines au collège St Louis où nous nous rencontrons en 1940. Je ne vous citerai pas les nombreux camps que nous avons vécus, ni la langue « cosaque » qu’il imposa à notre patrouille, sachez seulement que c’était magique et très joyeux à une époque ou peu de choses l’étaient.

A la fin de la guerre nous nous retrouvons en médecine à l’UCL. Diplômé en médecine en 1952 avec grande distinction Gérard s’engage en médecine interne chez le Professeur Lambin. Notre connivence persiste, parmi nos intérêts communs, la création d’une banque d’artères est prioritaire. Gerhard avait conçu une instrumentation sophistiquée qui permettait de prélever les artères fémorales de cadavre sans délabrer ceux-ci. Il stérilisait et lyophilisait sous vide les vaisseaux et les livrait prêt à l’emploi à une époque où la chirurgie vasculaire était encore balbutiante.

Il part ensuite pour un séjour d’un an à Fribourg au laboratoire  du Professeur Heilmeyer où il s’initie à l’hémostase et à l’immunohématologie. En 1960 il défend une thèse d’agrégation sur le thème : « Plaquettes sanguines et structure du caillot ».

La grande œuvre de la vie de Gérard Sokal sera la création et le développement d’un service complet d’hématologie.

Dès 1956 il développe un centre de transfusion efficace qui facilitera entre autre l’essor des services de chirurgie cardio-vasculaires naissants. Dans la foulée il a le génie de créer une équipe hématologique qui va fusionner le laboratoire et la clinique.  

En parallèle des consultations intégrées sont organisées et elles représenteront bientôt un modèle de discussions collégiales.

L’acquisition d’une centrifugeuse réfrigérée de grande capacité permit les premières transfusions de plaquettes et de la fraction I de Cohn à l’usage des hémophiles.

Il complète son laboratoire par une salle spéciale qui héberge un cheval immunisé pour obtenir des immunoglobulines actives en particulier pour la transplantation rénale.

Nommé responsable de l’oncologie il développe avec Jean-Louis Michaux la polychimiothérapie et établit des contacts réguliers avec le Professeur Jean Bernard de Paris qui fut fait docteur honoris causa de l’U.C.L. en 1970.

Conscient de l’importance des contacts internationaux et de la richesse des échanges scientifiques il accueillit des médecins et des chercheurs de tout horizon. Il organisa un séjour prolongé à Londres avec les membres de son équipe pour lier des contacts avec les principales institutions hospitalières et centres de recherches anglais en hématologie.

Soucieux du financement de la recherche il eut l’idée féconde d’associer, dans un comité d’entraide à la recherche hématologique, les collaborateurs du service et des notables du monde extérieur. C’est sous le nom de « Salus Sanguinis » que cette fondation soutient depuis 35 ans la recherche et permet l’humanisation des soins hospitaliers.

Au cours des années 1970-1971 nait le service d’hématologie pédiatrique avec Guy Cornu et la première greffe allogénique de moelle est réussie chez une enfant de 13 ans atteinte d’aplasie médullaire.

De nouveaux collaborateurs élargissent l’équipe, chacun ayant en charge des domaines et objectifs précis, Gérard Sokal restant bien entendu seul maître à bord.

En 1974 il ouvre un service complet d’hématologie aux cliniques universitaires  de Mont Godinne et en confie la direction à André Bosly .

La collaboration avec l’Institut de Pathologie Cellulaire (ICP) permettra de réaliser des premiers essais thérapeutiques.

En se développant les équipes obtiennent une reconnaissance nationale et internationale.

L’obligation de travailler ensemble était pour Gérard Sokal une évidence ainsi qu’il le signala dans un de ces discours « …Le gout de la recherche, le désire impérieux du savoir et de la connaissance restent de notre ressort et nous avons besoin des autres pour le réaliser ». C’est l’époque où il parlait de l’Empire du Sang et où il procéda à une informatisation poussée de son service.

En 1979 Gerhard Sokal est élu doyen de la Faculté de Médecine et devient ensuite président  de l’école de médecine. Lors de son décanat il s’intéresse particulièrement aux problèmes soulevé par la déontologie et il crée une Commission d’Ethique qu’il présidera jusqu’à son éméritat. Il poursuit alors sa démarche en tant que membre du Conseil de l’Ordre des Médecins qui le choisit comme rédacteur en chef de son bulletin.

Il illustra dans des éditoriaux et des lettres du rédacteur, sous forme de nouvelles et d’évocations d’expériences vécues les principes fondamentaux de la déontologie et de l’éthique que régissent la relation médecin-malade. Dans des décors inventés et des situations imaginées il raconte des histoires qui mettent en scène le Docteur Jules et son patient Alfred.

Au terme de son mandat il publia ces anecdotes et le fruit de ses pensées dans un livre intitulé

 « Le médecin et son malade »

Membre de plusieurs sociétés savantes internationales, il est également membre correspondant de notre Académie de Médecine, officier de l’Ordre de Léopold et commandeur de l’Ordre de la Couronne.

Chère famille je vous avais annoncé un père impassible, la preuve est faite qu’il ne l’était pas tellement que cela; il était très actif, très intelligent et extrêmement humain. Vous avez perdu un père aimant, j’ai perdu un très grand ami, l’Académie et l’Université ont perdu un membre brillant. Au nom de l’Académie royale de Médecine je vous adresse nos sincères condoléances.

*
*    *
 

 

IN   MEMORIAM  Professeur Alexandre FAIN, membre honoraire
(9 août 1912 – 4 janvier 2009)
par
Marc WERY, membre titulaire
(Séance de l’Académie le 6 juin 2009)

Notre collègue Alexandre Fain est décédé le 4 janvier dernier à son domicile de Woluwe-St-Lambert, à l’âge de 96 ans.

Né en 1912 à Malines, dans famille qui avait des racines françaises, flamandes et allemandes, il a reçu une éducation chrétienne au Collège Ste Marie à Bruxelles. La maison familiale sera à Saint Josse, rue Scailquin, à proximité de la place Madou. Son père, Alexander Fain, homme intraverti et difficile à vivre était artiste peintre. Sa sœur s’adonnera à la sculpture.

Sa passion de collectionneur et de naturaliste donnera lieu à une fringale de voyages et à une curiosité insatiable servies par un don pointu d’observateur et une forme physique surprenante.

Muni de son diplôme de Docteur en médecine et d’une licence en Education physique de l’Université catholique de Louvain obtenus en 1938, il  saisit la première occasion pour partir au Congo. Après avoir obtenu son diplôme de médecine tropicale à l’Institut d’Anvers, il embarque sur le Léopoldville le 7 avril 1939 et rejoint son premier poste à l’hôpital de Banningville, actuellement Bandundu, comme médecin du Gouvernement. Les soins aux malades et la chirurgie seront sa principale occupation pendant toute la période de la guerre. Il participera aussi à la mission franco-belge pour la trypanosomiase, endémie qui sévissait, à cet endroit, sur les deux rives du Fleuve Congo.

Cette activité médicale dans la région du Kwango lui permettra d’observer les dégâts causés par les trypanosomes chez les malades du sommeil et par les filaires découvertes au cours de cures chirurgicales de hernies. Plus largement, il s’intéressera à la vie quotidienne des villageois, leur hygiène et aux agressions que leur inflige le milieu naturel tropical. On trouve dans les rapports annuels du FOREAMI (Fonds  Reine Elisabeth d’Assistance Médicale aux Indigènes) entre 1945 et 1951, une série de textes qui seront publiés dans la Revue de Zoologie et de Botanique  Africaines et les Annales de la Société belge de Médecine tropicale. Ces rapports traitent pêle-mêle de la pathologie du Congolais, de goitre endémique, de la prophylaxie de la maladie du sommeil et  de son diagnostic, de l’anatomopathologie de l’éléphantiasis,  de la hernie inguinale chez les Africains. Ils décrivent minutieusement des espèces nouvelles de diptères d’importance médicale ou vétérinaire, dont les responsables de myiases et les mouches piqueuses, en particulier les tabanides, les mollusques limnés vecteurs de la douve hépatique d’Afrique centrale et dressent, enfin, un inventaire complet des filaires de la province de Banningville et de leurs vecteurs.

Dès le départ, on le voit, son aisance à partager ses observations verbalement ou par des publications est évidente. Elle lui permet rapidement d’être reconnu dans les milieux scientifiques belges et internationaux pour l’originalité et la précision des données exposées.

Chasseur passionné et téméraire, il fournit la pitance de son staff à l’hôpital et découvre lors de la dissection des trophées, une faune endo-parasitaire de vers et d’insectes.

Il échange une correspondance suivie avec le musée du Congo à Bruxelles qu’il alimente en spécimens animaux, végétaux et minéraux.

Sa curiosité pour les produits de la nature congolaise l’éloigne de la pratique de la médecine. Il s’est, à l’issue de son premier séjour de sept années, formé en parasitologie, domaine qu’il ne quittera plus. De plus, conquis par le pays, ses habitants et sa faune, son avenir en Afrique Centrale est tout tracé.

Pendant son congé en Belgique il rencontre, en pédalant sur la digue de Duinbergen, Paulette Milecamps, une infirmière férue de musique. Ils se marient en 1947 à La Louvière et c’est ensemble qu’ils s’embarquent pour Matadi.

Le deuxième poste au Congo du Docteur Fain, de 1947 à 1956, sera à l’Est : Beni, Gysegni et finalement Astrida au Rwanda (l’actuel Butare) où il rejoint, au laboratoire médical, le Dr Jean-Baptiste Jadin. C’est là que naîtront ses trois enfants, deux garçons et une fille. Son fis aîné, Jean Alex, sera médecin.

La surveillance épidémiologique des entérobactéries et  le contrôle du paludisme par la lutte anti vectorielle ne l’empêcheront pas de se livrer à son exercice favori, la chasse. Il découvre alors la formidable diversité des acariens présents dans le plumage et les fosses nasales des oiseaux abattus.

 A partir d’Astrida, il effectuera plusieurs mission à Blukwa, foyer de peste sur le lac Albert ce qui lui permet de faire des observations sur  les rongeurs et les puces réservoirs du germe responsable de cette maladie à potentiel épidémique. 

En 1956, il succèdera à Jadin à la tête du laboratoire médical de Bukavu et y restera deux ans jusqu’en 1957, date de son retour définitif en Belgique.

Son intérêt pour les acariens se concrétise en plusieurs étapes : dès 1940, il découvre, dans les bronches de singes, des acariens parasites du genre Pneumonyssus. Les acariens parasites des voies respiratoires de plusieurs espèces animales resteront un hobby permanent au cours de sa carrière.

La lecture de l’ouvrage de Baker et Wharton « An Introduction to Acarologia » le décide à se plonger dans cet univers encore peu exploré et il invite Edward Baker en 1953 à visiter son laboratoire à Astrida pour observer avec lui les endoparasites d’espèces animales d’Afrique centrale.

Lorsqu’à Anvers Marcel Wanson décède soudainement en 1954, à l’âge de 49 ans, le service de zoologie médicale se retrouve orphelin et l’Institut de Médecine tropicale cherche un successeur. Qui mieux qu’Alex Fain aurait pu relever le défi ? Il assurera l’enseignement de l’entomologie et de l’helminthologie de 1957 à 1982, date de son départ à la retraite. Ses cours étaient très appréciés par les étudiants car à la manière d’un thriller, il suivait à la trace les bestioles obligées, pour survivre, de chercher leur voie  dans le dédale des divers hôtes. Il partageait aussi avec truculence et un enthousiasme non feint, de nombreuses expériences vécues. L’examen cependant était craint, car il fallait identifier le spécimen de manière précise avant de le replacer dans la hiérarchie des agents pathogènes.

En 1961, il est invité à donner une série de conférences aux « Summer Sessions of Acarology » à l’Université du Maryland à College Park. Il obtient alors, pour 7 ans, une bourse du NIH (pour le compte de l’Institute for Allergy and infectious diseases) afin d’étudier les parasites de la gale humaine et animale, les sarcoptes. Il prouvera que le seul agent de cette dermatose humaine est Sarcoptes scabiei et que les quelque 30 autres espèces ou variétés décrites ne sont en fait que des sous-espèces infestant les animaux et sans importance pour l’homme. 

Il entre dans le Comité de rédaction de « Acarologia ».

Dans son laboratoire d’Anvers, les insectes récoltés sont identifiés sur des critères morphologiques plutôt que biochimiques (les isoenzymes…), et c’est sur base de dessins que fonctionnent les identifications d’Alex Fain ! Le microscope reste l’instrument central guidant le crayon du dessinateur.

Servi par une mémoire infaillible dans ce domaine, il donna des leçons même à Spieksma, le grand spécialiste hollandais, sur la taxonomie des acariens d’où sa réputation de « Fondateur de l’acarologie moderne » citée par les Français et reconnue depuis internationalement.

Le Berlese Award  lui est décerné en 1977 par l’International Journal of Acarology avec la mention « Acarologist of the year ».

En décembre 1969, il est élu membre correspondant de notre Académie et devient membre titulaire en mai 1980. Il a été promu à l’honorariat en 2006.

Membre attentif et avisé de jurys de divers prix de médecine tropicale, ses collègues connaissaient son engagement et sa pugnacité à défendre ses arguments.

En 1971, sa réputation le fait nommer maître de conférences et titulaire de la Chaire de parasitologie à la Faculté des Sciences de l’UCL. Dans la même optique, il sera, dans les années 1980, chargé de divers cours d’acarologie : en français un cours tournant en France, Belgique et Suisse ; les anglais G. O. Evans et P. W. Murphy requièrent ses services pour l’European Course in Acarology à l'université de Nottingham.

De 1968 à 1980, il fait plusieurs missions au Congo/Zaïre pour évaluer l’importance des filarioses en Santé publique et préciser leur répartition géographique et leurs vecteurs dans différentes provinces : Equateur, Kasaï, Bas-Congo (Mayombe).

Toutes les filarioses sont concernées : onchocercose, loase, bancroftose, plus les filaires « secondaires » (mais pour lui, rien n’est secondaire, tout spécimen retrouvé sur le terrain mérite d’être identifié et son impact épidémiologique élucidé). Il étudie particulièrement les vecteurs et leurs gîtes larvaires.

Au cours de missions sur le terrain, il était d’une résistance physique remarquable et n’hésitait pas à se mouiller pour aller cueillir les branchages immergés dans les courants d’eau rapides porteurs de larves de Simulium… ou pour sauter de la pirogue en accostant sur la berge vaseuse de la mangrove pour attraper, avant qu’ils ne replongent, des poissons périophtalmes grimpant aux racines des palétuviers ! Après une journée de récolte ou de route, il posait en soirée des filets pour capturer des chauves-souris, ramassait des échantillons de poussière sous les paillasses dans les maisons ou prévoyait une collecte d’échantillons de sang à faire après 21 heures pour ne pas rater les microfilaires sanguicoles nocturnes…La contemplation de la voûte étoilée, quatrième dimension des séjours sur le terrain reste propice aux digressions philosophiques qu’il savait alimenter d’arguments très personnels.

Il s’intéressait à tous les vecteurs et a ajouté, à maintes  occasions, des nouveaux noms d’espèces comme responsables de la transmission de maladies endémiques, particulièrement dans le domaine des mouches piqueuses, des simulidés et des mollusques.

A la demande de l’OMS, il rédige en 1978 un remarquable bilan actuel de la répartition de la  loase et de ses problèmes, de même qu’une mise au point sur la gale humaine, fruit de ses travaux commencés dans les années 1960 pour le compte du NIH américain, publiée dans l’International  Journal of Dermatology.

Il entretient des relations suivies avec le British Museum, où Crossby, Lewis, Hyatt, Mac Farlane sont des collègues et des amis qui l’accueillent régulièrement à Londres.

La présence des acariens dans les poussières de maisons attire l’attention du monde médical sur leur responsabilité  dans les allergies. Il participera dans les années 1980 au panel international sur la responsabilité des acariens dans l’asthme bronchique et autres allergies après avoir présidé la section « House and Dust Mites and Allergy » au 16ème Congrès International d’Entomologie au Japon.

Ses assistants ont pris un essor enviable : Pierre Elsen, son successeur à l’Institut s’est spécialisé dans les Simulidés et l’onchocercose ;  Jean-Pierre Dujardin est devenu directeur de recherche à l’IRD français après une série de travaux extrêmement fructueux à La Paz en Bolivie sur les Réduvidés, vecteurs de la maladie de Chagas ; Armand Silberstein malheureusement décédé accidentellement avait commencé une série d’observations sur Aedes polynesiensis à Papeete.

Son départ à la retraite en 1982 constitue le début d’une nouvelle carrière. Il peut s’adonner à temps plein à son hobby, la description du monde des acariens. Il est accueilli pour ce travail quotidien au département d’entomologie de l’Institut d’Histoire Naturelle à Bruxelles. Il écume aussi les collections d’oiseaux, de mammifères et de coléoptères du musée de l’Afrique Centrale à Tervuren à qui il lèguera des milliers de spécimens d’insectes et de vers minutieusement décrits.

Son activité ne s’arrêtera que lorsqu’en 2005, les médecins lui interdiront la conduite de  sa voiture.

Ces cinq dernières années, s’il ne participait plus aux séances de l’Académie, c’est à cause d’une surdité qui l’empêchait de suivre les exposés et les débats auxquels il tenait à participer.

Il est l’auteur de 1150 publications, dont 103 seulement comme co-auteur. On y trouve 32 monographies comportant en moyenne 138 pages.

S’il est vrai que les quatre-cinquièmes concernent les acariens, il en reste cependant 204 sur  les helminthes, 54 sur les autres insectes vecteurs, 5 sur les mollusques, 14 sur des protozoaires et 21 sur la pathologie.

Alex Fain aura été dans son existence, selon le principe qu’il aimait à rappeler aux les membres de son équipe en mission, quelques pas plus loin que les autres chercheurs suivant la même piste. Cette persévérance était, selon lui, la clef de la découverte originale.

*
*    *