Cet avis a été approuvé par
lAcadémie Royale de Médecine de Belgique
en sa séance du 29 novembre 2008
Est-il
souhaitable de libéraliser l’accès au cannabis ?
L’augmentation de la consommation de cannabis par les
adolescents et les jeunes adultes constitue un phénomène de société qui
interpelle beaucoup de parents et les responsables de la santé 1.
Les modalités d’accès à cette drogue illicite représentent un des
aspects du problème.
L’acquisition de cannabis passe par des canaux obscurs et
illégaux, parfois mafieux. Certains se demandent s’il ne serait pas
préférable de les rendre plus transparents et, par conséquent, plus
facilement contrôlables.
Sans s’immiscer dans le débat législatif ou politique, le
Bureau de l’Académie a estimé, lors de la séance du 11 mars 2006, qu’il
serait utile de formuler un avis sur cette question de manière à
contribuer à une prise de position scientifique. Il a chargé la
commission permanente « Toxicomanies » d’élaborer un projet d’avis en
s’entourant d’experts extérieurs compétents dans le domaine.
La commission « Cannabis » ainsi constituée comprend les
Professeurs J.-L. BALLIGAND, L. CASSIERS, A. DRESSE (Président), L.
MOLLE et J. NEVE (membres de la commission « Toxicomanies ») et M.
ANSSEAU, V. DUBOIS et I. PELC (experts externes). Elle s’est réunie en
avril et mai 2006 et le 20 septembre 2007. Elle a déposé un rapport qui
fut présenté et discuté le 15 juillet 2006 et le 24 novembre 2007. Tout
en approuvant l’analyse de la commission, la Compagnie a souhaité que
les conclusions soient explicitées de façon plus directe. Le présent
rapport est destiné à répondre à cette demande de manière à clôturer le
dossier.
De nombreuses instances nationales et internationales se
sont préoccupées de l’usage abusif du cannabis et des modalités d’accès.
Leurs travaux ont fait l’objet de publications dont une partie est
reprise en annexe. Le projet d’avis présenté s’inspire de ces documents
et résulte des échanges de vue entre les membres de la commission.
Il est important de noter que la question de la
« libéralisation d’accès » est différente de celle de la
« dépénalisation » qui porte sur les aspects juridiques de possession et
de consommation de cannabis 2.
1. Usage du Cannabis et données épidémiologiques
Originaire d’Asie centrale, le chanvre (Cannabis sativa)
est utilisé depuis des millénaires pour ses fibres (cordages et
voilures) et pour ses propriétés psychoactives. Un usage médicinal est
signalé dans les médecines traditionnelles chinoise, indienne et arabe.
Les Grecs et les Romains ne semblent pas l’avoir utilisé pour ses
propriétés pharmacologiques.
L’introduction en Occident est relativement tardive. Un
usage médicinal est signalé au Moyen Age. Les troupes de Napoléon ont
été en contact avec le « haschisch » lors de la campagne d’Egypte et
l’ont ramené en France. Son usage fut d’abord répandu parmi les
écrivains et les artistes. Plus tard, la « marijuana » fut popularisée
par les hippies.
Les enquêtes épidémiologiques réalisées dans différents
pays de l’Union européenne s’accordent pour signaler une utilisation
importante de cannabis par les jeunes adultes et les adolescents 3
- 5 . Etant donné les différences méthodologiques, il est
difficile d’obtenir des chiffres précis et fiables. On peut cependant
affirmer que :
a) le cannabis est la drogue illicite la plus utilisée dans
les pays de l’Union européenne. Quarante cinq millions de citoyens l’ont
consommée au moins une fois dans leur vie et 3 millions en consomment
quotidiennement. Elle l’est cependant moins que l’alcool et le tabac.
L’Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT)
estime qu’il y avait en France métropolitaine en 2003, parmi les 18 -
75 ans, 12,9 millions de consommateurs réguliers d’alcool, 11,9 de tabac
et 0,6 de cannabis.
b) Il est important de distinguer la consommation
occasionnelle (moins d’un gramme de résine sur la même journée et total
mensuel inférieur à 2 grammes), la consommation régulière (3 à 4 joints
par jour soit environ 14 grammes de résine par mois) et la consommation
importante (plus de 2,5 grammes de résine par jour et plus de 56 grammes
par mois). Dans cette dernière catégorie, l’utilisateur est en
permanence sous l’influence de la drogue (‘stoned’).
L’utilisateur occasionnel est le plus souvent un adulte
jeune ou un adolescent. La première expérience est habituellement
réalisée par un jeune de 14 à 16 ans, lors d’une soirée, par curiosité
ou recherche du plaisir. Plus de 90 % des consommateurs resteront dans
les limites d’une consommation occasionnelle, ludique et maîtrisée.
Certains deviendront des utilisateurs réguliers ou de gros consommateurs
avec toutes les conséquences médico-sociales que cela entraîne.
c) La consommation de cannabis constitue-t-elle une porte
d’entrée vers l’utilisation de drogues « dures » comme l’héroïne et la
cocaïne ? Une relation causale directe entre la prise de cannabis et
d’autres drogues n’a pu être établie. Il semble plutôt qu’il s’agisse
d’un ensemble de facteurs psychologiques, affectifs, éducatifs et
sociaux qui favorisent la consommation multiple de drogues. Il a été
démontré expérimentalement que toutes les substances susceptibles de
donner lieu à une assuétude ont en commun une mise en jeu du système
dopaminergique mésolimbique de récompense. Un sujet ayant utilisé
régulièrement du cannabis se trouvera en risque de consommer plus
facilement d’autres drogues 6.
2. Propriétés pharmacologiques et toxiques du cannabis.
Parmi les 61 cannabinoïdes identifiés dans la fumée de
cannabis, le delta-9-tétrahydrocannabinol (THC) est responsable de la
plupart des effets pharmacologiques observés.
Le THC est une substance visqueuse, neutre, lipophile, très
peu soluble dans l’eau. La concentration en THC des préparations à base
de Cannabis sativa varie fortement suivant le mode de
préparation. La préparation courante, ‘herbe’ ou ‘marijuana’ est un
mélange de feuilles et de têtes séchées et contient 1 à 3 % de THC. Le
‘haschisch’ ou ‘barrette de shit’ ou encore le ‘pollen’ de fleurs sont
plus concentrés (10 à 15 %). Des extraits alcooliques de résine peuvent
être très concentrés (20 à 60 %). Ces grandes différences de
concentration posent des problèmes aux consommateurs peu informés.
Le cannabis est habituellement fumé pur ou mélangé à du
tabac (joint). Ses effets sont alors rapides et de courte durée. Il peut
également être administré par voie orale. Dans ce cas, la résorption
est plus lente et plus variable. Le THC s’accumule dans les graisses où
il persiste pendant des périodes prolongées.
Au niveau cellulaire, un récepteur CB1 a été identifié et
cloné dans le cerveau des mammifères et de l’homme. Il appartient à la
superfamille des récepteurs couplés aux protéines G et se trouve
principalement dans les ganglions de la base et le système limbique. Un
récepteur périphérique (CB 2) est exprimé principalement dans les
cellules T du système immunitaire. Il existe encore d’autres récepteurs
CB.
Les effets pharmacologiques du cannabis varient en fonction
de la dose, de la voie d’administration, du contexte social, de
l’expérience du consommateur et de sa vulnérabilité aux effets
psychoactifs. Ils se développent en 3 phases1, 7-9.
Dans une première phase, l’individu ressent généralement
une sensation de bien-être et un sentiment d’euphorie qui facilite les
contacts sociaux et la communication. Les perceptions visuelles,
sensitives et auditives sont amplifiées et peuvent conduire à des
hallucinations.
Lors de la deuxième phase, l’individu devient atone, « stoned »,
dans un état de relaxation, de perte de conscience du temps, de repli
sur soi. Simultanément on observe une perturbation de la mémoire de
travail, des fonctions cognitives et des possibilités d’apprentissage.
Ces troubles sont corrélés à des perturbations importantes du sommeil
dont on vient encore de démontrer l’importance dans la consolidation de
la trace mnésique 10,11. D’autres effets pharmacologiques
sont également observables : vasodilatation accompagnée d’hypotension,
de tachycardie et de rougeoiement des yeux.
Sous l’influence du cannabis, les réflexes sont également
diminués. Ceci peut entraîner des conséquences dramatiques lors de la
conduite d’un véhicule, surtout en association avec l’alcool ou d’autres
substances psychotropes ce qui se produit souvent lors des soirées de
week-end. Lors d’un colloque intitulé « Cannabis et sécurité routière »
organisé par l’Académie nationale de Pharmacie (Paris) en novembre 2005,
il a été montré que le risque d’accident grave est multiplié par 2,5
lors de la conduite automobile sous influence de cannabis. Ce risque est
doublé lors de la prise simultanée d’alcool et de cannabis 12, 13.
Des complications dépressives et psychotiques sont de plus
en plus fréquemment mises en évidence 14, 15. Ces effets sont
modulés par une composante génétique 16 .
Dans la troisième phase, les effets se dissipent et
l’individu devient « down ». C’est la descente, souvent accompagnée
d’une fringale pour les boissons sucrées. Des sensations
désagréables peuvent être observées: nausées, céphalées, vertiges,
angoisse.
Etant donné la sélectivité d’action sur les récepteurs
cannabinoïdes, la toxicité aiguë du cannabis est faible. En chronique,
chez le fumeur de « joints », la toxicité pulmonaire est bien démontrée,
surtout en association avec le tabac (bronchite chronique et cancer
pulmonaire).
3. Dépendance physique et psychique.
Chez les consommateurs occasionnels il n’y pas de
dépendance. Une dépendance psychique faible est observée chez les
utilisateurs modérés. En revanche, il existe une dépendance physique et
psychique importante chez les gros consommateurs.
4. Usage médical du cannabis.
Divers usages médicaux ont été préconisés pour la
marijuana, en particulier en cas de douleurs et de vomissements
provoqués par les chimiothérapies. La FDA estime que ces effets n’ont
pas été démontrés dans des essais cliniques contrôlés17.
L’Académie de Médecine de France souligne que « parmi les nombreuses
indications thérapeutiques alléguées pour le cannabis, beaucoup sont
anecdotiques et peu ont fait l’objet d’essais cliniques en
double-aveugle, comparativement à un traitement de référence18.
Une présentation intéressante et plus détaillée des
conséquences de la consommation de cannabis a été publiée récemment
19 et a fait l’objet d’une lecture 20 .
5. Est-il souhaitable de libéraliser l’accès au cannabis ?
Une proposition de loi avait été déposée au Parlement en
2006 sur la gestion des drogues2. Les auteurs préconisaient
« une décriminalisation de la détention et de l’acquisition de cannabis
pour usage personnel pour les personnes âgées de plus de 16 ans » pour
une quantité maximale de 5 grammes. Ils espéraient décourager la
consommation et renforcer la protection de la société tout en respectant
le choix individuel des personnes. Une mise à disposition officielle et
transparente de cannabis aurait permis un contrôle de la qualité et de
la concentration des extraits en cannabinoïdes et éviterait un contact
des jeunes avec les réseaux clandestins distributeurs de drogues dures.
Cette proposition n’a pas été finalisée et est devenue caduque le 2 mai
2007.
La revue réalisée par la commission montre clairement que
les effets néfastes du cannabis sont nombreux sur les plans physiques,
cognitifs, comportementaux et sociétaux. La prise de conscience de ces
effets délétères augmente avec la publication des études récentes sur la
question.
Il est donc important de ne pas favoriser l’utilisation de
cette drogue. Les expériences de libéralisation réalisées dans les pays
voisins, notamment en Hollande et en Suisse montrent que les résultats
sont loin d’être probants. La libéralisation d’accès semble poser plus
de problèmes qu’elle n’en résout. Par ailleurs, les jeunes utilisateurs
occasionnels risquent de devenir plus facilement des utilisateurs
réguliers par un accès facilité à la drogue. Le passage du cannabis à
des drogues plus dures n’est pas exclus. Plutôt que d’envisager une
libéralisation de l’accès il serait préférable de développer des mesures
d’accompagnement des utilisateurs réguliers ou des gros consommateurs de
cannabis.
Résumé et conclusions
Le cannabis est une drogue fréquemment utilisée dans les
pays de l’Union européenne, principalement par les adultes jeunes et les
adolescents.
Deux types de consommation sont observées, l’une est
occasionnelle, ludique et maîtrisée, l’autre régulière modérée ou
importante. Dans la consommation régulière, les effets délétères sur la
santé physique et psychique des individus sont indéniables et bien
démontrés. En outre, les utilisateurs de cannabis font courir des
risques non négligeables à autrui par le fait que leurs réflexes sont
altérés lors de la conduite automobile, surtout lorsqu’ils associent
cette drogue à l’alcool.
Il apparaît dès lors de plus en plus clairement que la
consommation régulière de cannabis doit être évitée dans l’intérêt de la
santé publique et de la sécurité des citoyens.
L’expérience des pays voisins montre qu’une libéralisation
contrôlée de l’accès au cannabis irait à l’encontre de ce souhait. Même
si la facilitation de l’accès au cannabis procède d’une intention
louable, cette attitude n’est nullement défendable par des arguments
scientifiques et doit donc être rejetée.
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