La commission «
Hadronthérapie » instituée par le Bureau en date du 23 février 2008 est
composée des Professeurs P. Van Houtte (ULB), P. Coucke (ULg), L. Renard
(UCL), S. Vynckier (UCL), et J. C. Horiot (EORTC, Dijon) pour l’ARMB, et
des Professeurs M. Mareel (UGent), G. De Backer (UGent), A. De Schryver
(UGent), I. Kips (UGent), P. Parizel (U.A.), W. Van den Bogaert (KUL) et
W. De Nève (UGent), pour la KAGB. Elle est présidée conjointement par
les Professeurs Paul Van Houtte et Marc Mareel. Elle s’est réunie au
Palais des Académies le 3 juillet 2008.
Cette Commission a
pour mission de préparer la réponse à la question posée par Madame la
Ministre de la Santé publique et de la Sécurité sociale sur
l’opportunité de créer un Centre belge d’hadronthérapie.
Les
caractéristiques des différents faisceaux thérapeutiques
Les rayonnements
utilisés en radiothérapie ont des propriétés biologiques et balistiques.
Les photons sont aujourd’hui les rayonnements utilisés dans les
différents centres belges de radiothérapie. Ces rayonnements de photons
ont déjà montré leur efficacité en permettant la guérison de nombreux
cancers mais une recherche de nouveaux rayonnements est nécessaire pour
le traitement de tumeurs radiorésistantes ou de tumeurs localisées près
d’un organe critique nécessitant leur préservation. Les rayonnements de
neutrons sont la référence pour obtenir une efficacité biologique
relative (EBR) élevée. Ils permettent de vaincre l’hypoxie ou la
quiescence cellulaire. Des tumeurs radiorésistantes tels les cancers
adénoïdes cystiques sont sensibles aux neutrons. Les rayonnements de
neutrons ont des propriétés balistiques similaires aux rayonnements de
photons mais leur utilisation est nettement plus difficile. Dès lors, il
est plus problématique de protéger un organe qu’avec des rayonnements de
photons. De plus, les rayonnements de neutrons activent l’équipement et
la salle de traitement entraînant une irradiation du personnel. Pour
toutes ces raisons, les rayonnements de neutrons sont aujourd’hui
abandonnés.
A côté de ces
rayonnements (photons et neutrons), il existe aussi des rayonnements à
base d’hadrons (particules élémentaires présentant une très grande
interaction avec la matière): protons, ions carbone…Les rayonnements de
protons permettent d’obtenir une protection des organes comparable à
celle des meilleures techniques utilisant des rayonnements de photons
telle l’irradiation en modulation d’intensité (figure 1). Ils ont
pratiquement la même efficacité biologique que les photons. Les ions
d’hélium présentent une meilleure efficacité biologique que les photons
et les protons et offrent aussi la possibilité d’améliorer la protection
des organes. Les ions carbone combinent les avantages des deux mondes
(les neutrons et protons). Dans la zone du pic de Bragg (zone où les
rayonnements délivrent toute leur énergie), l’EBR est pratiquement
équivalente à celui des neutrons tout en permettant une protection
d’organe équivalente à celle obtenue par des protons. Protons et ions
carbone sont accélérés à l’aide de la même machine. A noter que pour
obtenir des rayonnements comme les protons et les ions carbone, il faut
disposer d’un équipement particulièrement onéreux suite à l’énergie
nécessaire à leur accélération et des aimants puissants pour assurer
leur guidage.
Figure 1

Connaissances actuelles sur l’efficacité des
hadrons
A l’heure actuelle,
les traitements ont essentiellement été effectués à l’aide de faisceaux
de protons et dans une moindre mesure par des faisceaux d’ions carbone
avec des installations souvent non optimales (faisceaux fixes obligeant
de déplacer le patient pour utiliser plusieurs faisceaux et portes
d’entrée) et pas toujours dédiées à la thérapie. Les données
actuellement disponibles suggèrent un bénéfice pour les tumeurs de la
base du crâne (chondrome, chondrosarcome, les mélanomes oculaires, les
tumeurs adenoïdes cystiques de la tête et quelques tumeurs
pédiatriques) (Dag Olsen et collaborateurs : Proton therapy - A
systematic review of clinical effectiveness Radiotherapy Oncology 83,
123-32, 200 ;, M. Lodge et collaborateurs : A systematic review of the
clinical and cost-effectiveness of hadron therapy in cancer Radiotherapy
and Oncology 83, 110-122, 2007). Néanmoins, la plupart des données
proviennent de séries très hétérogènes.
Le rapport du KCE 67B
(http://kce.fgov.be/index_fr.aspx?SGREF=3229&CREF=10108)
concernant la
problématique des hadrons a souligné l’absence d’études randomisées.
Cependant, il existe peu d’études de phase I montrant une moindre
toxicité par une meilleure protection des organes ou une réduction de la
mortalité suite à une meilleure efficacité thérapeutique. Le possible
bénéfice des hadrons par rapport aux photons a pu être mis en évidence
pour une série de tumeurs incurables par des traitements conventionnels
de radiothérapie : les carcinomes adénoïdes cystiques, les mélanomes
localisés aux muqueuses et les sarcomes des tissus mous. Si les essais
de phase III restent la base de la médecine factuelle, de nombreux
progrès technologiques ont été introduits sans le recours à de tels
essais. En effet, les bénéfices étaient tellement évidents que la
conduite d’un essai de phase III pouvait conduire à des problèmes
éthiques. Dans le domaine particulier de la radiothérapie, aucun essai
de phase III n’a été nécessaire pour démontrer les avantages des
rayonnements de mégavoltage par rapport aux orthovoltage, de la
dosimétrie tridimensionnelle par rapport à la 2D, de l’utilisation des
scanners pour la dosimétrie…Dans certaines circonstances, un essai
randomisé peut aussi nuire à la sécurité du patient : aucun essai
randomisé n’a testé l’utilité de l’immobilisation du patient lors d’une
radiothérapie de haute précision. De plus, pour conduire un essai
randomisé de phase III, il est nécessaire d’avoir suffisamment de
facilités de par le monde pour recruter le nombre de patients requis,
particulièrement pour les pathologies actuellement traitées par des
hadrons.
A ce stade de nos
connaissances, les traitements par hadrons doivent être considérés
comme expérimentaux. Ce point de vue est partagé par le KCE et la «
Foundation Belgian Hadron Therapy Centre » (BHTC).
A la question de
savoir si de nouvelles technologies utilisant des photons pourraient
supplanter le bénéfice possible des hadrons, la réponse est probablement
positive pour certaines indications (par exemple, les cancers
pulmonaires de stade I traités par des irradiations en condition
stéréotaxique ) mais non pour d’autres indications ou situations
cliniques particulières comme des lésions malignes d’histologie
radiorésistante et de topographie difficile proche d’organes ou
structures vitales mais aussi les récidives en territoire irradié. Se
donner la possibilité d’utiliser des hadrons au bénéfice des patients
est donc justifié.
Actuellement, des
centres de protonthérapie ou d’ions carbone sont ou seront installés en
en Europe ( Heidelberg, PSI en Suisse, Orsay, Rhônes Alpes…), au Japon
et aux Etats-Unis. Dans ces pays, les traitements par hadrons sont
remboursés par la sécurité sociale ou les assurances. Ceci créera
certainement une demande de la part des médecins mais surtout des
patients : la capacité programmée de ces centres ne permettra pas
d’accueillir les patients traités par les centres belges de
radiothérapie.
Les missions d’un
centre d’hadronthérapie
Parmi les
scientifiques belges, un consensus existe concernant les missions d’un
centre d’hadronthérapie: une vocation de recherche et une mission
d’enseignement. Conceptuellement, ce centre devrait promouvoir et
faciliter la recherche dans les domaines de la radiobiologie, de la
radiophysique, de l’ingénierie et de la recherche translationnelle et
clinique. Les missions d’éducation devraient se concentrer autour des
domaines de recherche. Ce centre ne se limiterait certainement pas aux
traitements mais il offrirait aussi une opportunité de recherche de
développement pour d’autres Facultés, Facultés des Sciences et des
Sciences appliquées, voire le monde de l’industrie.
Contrairement à l’expérience acquise portant sur des tumeurs peu
fréquentes, la recherche clinique devrait permettre de répondre à
d’importantes questions à l’aide d’essais randomisés dont on peut
évoquer quelques exemples.
Pour des tumeurs pour
lesquelles les traitements conventionnels offrent un contrôle local
satisfaisant, des essais cliniques devraient comparer des irradiations
par des photons en utilisant la modulation d’intensité à des
irradiations par protons ou ions carbone en répondant ainsi à la
question: une meilleure protection d’organe se traduit-elle par une
moindre toxicité, une diminution de cancers radio-induits et une
amélioration de la qualité de vie.
Pour des tumeurs pour
lesquelles les traitements conventionnels donnent lieu à un modeste
contrôle local mais au prix d’une toxicité acceptable, des essais
cliniques devraient comparer des irradiations par des photons en
utilisant la modulation d’intensité à des irradiations par ions carbone
en répondant ainsi à la question : un traitement avec une EBR plus
élevée se traduit-il par une amélioration du contrôle local, de la
survie sans récidive et de la survie globale.
Pour des tumeurs pour
lesquelles les traitements conventionnels donnent lieu à un mauvais
contrôle local au prix d’une toxicité importante, des essais cliniques à
trois bras devraient comparer des irradiations par des photons en
utilisant la modulation d’intensité à des irradiations par protons et
des irradiations par ions carbone. Les critères d’évaluation
comprendraient le contrôle local, la survie sans récidive et la survie
globale. Des critères secondaires seraient la toxicité et la qualité de
vie.
Depuis des décennies,
des scientifiques belges ont été des pionniers dans la recherche
concernant les hadrons bien que celle-ci doive être organisée dans des
centres à l’étranger. Le fait d’avoir un faisceau dédié à la recherche
offrirait une excellente opportunité pour ces recherches en
radiobiologie et en radiophysique. Les progrès réalisés dans la
modélisation dans les domaines de la radiophysique et de la
radiobiologie permettraient aussi d’améliorer la qualité conceptuelle
des essais cliniques.
La Belgique a une très bonne réputation pour la formation des jeunes
radiothérapeutes-oncologues. Environ un quart de nos jeunes quitte le
pays pour travailler aux Pays-Bas ou en France. La création de nombreux
centres d’hadronthérapie dans les pays avoisinants créera une nouvelle
demande. Un centre d’hadronthérapie permettrait à la Belgique de
participer à un programme européen d’éducation et sécuriserait aussi les
besoins belges en radiothérapeutes oncologues, physiciens, ingénieurs et
oncologues, tous hyperqualifiés.
Dans l’orientation de
la recherche, ce centre belge d’hadronthérapie pourrait entrer en
compétition pour partager les fonds de recherche de la Commission
Européenne. Actuellement, la Belgique ne bénéficie pratiquement pas de
ces retombées suite aux importants groupes de recherche travaillant sur
les hadrons dans de nombreux autres pays européens.
Il apparaît donc que
la création d’un centre belge d’hadronthérapie offrirait dès à présent
un moyen de traitement efficace pour certains patients cancéreux mais
aussi un outil pour mettre au point des traitements nouveaux au bénéfice
des patients. On se doit de tenir compte de l’importance de
l’investissement financier incluant le prix élevé de l’équipement et de
fonctionnement : les quelques données actuellement disponibles suggèrent
qu‘un traitement reviendrait à environ 25.000 Euros par patient
(estimation faite par le centre de Heidelberg qui combine les
installations de rayonnements par protons et ions carbone). Un tel
centre pourrait traiter entre 1000 et 1500 patients selon les
indications retenues mais aussi selon la conception choisie (nombre de
salles de traitement, type de machine, choix des rayonnements,
indications thérapeutiques…). Un tel projet ne peut aboutir que s’il
obtient le soutien financier de la sécurité sociale, même s’il bénéficie
d’autres sources de financement comme pourrait le justifier son intérêt
dans des disciplines autres que la médecine comme les sciences de base
et les sciences appliquées
L’alternative consistant à envoyer les patients nécessitant des
traitements par protons ou ions carbone, à l’étranger ne serait
certainement pas moins onéreuse et priverait le pays d’une excellente
opportunité quant aux développements potentiels de la recherche, de
l’éducation tant pour le monde académique et médical que pour
l’industrie. Le pays a aussi une chance exceptionnelle liée à sa taille,
son réseau de communication, la collaboration entre les institutions et
sa situation centrale en Europe Occidentale. Il existe aussi une très
bonne expertise en radiothérapie et un fort savoir-faire en imagerie
médicale.
Conclusions
L’Académie Royale de
Médecine estime qu’il est indispensable de réaliser une étude de
faisabilité visant, moyennant les limites et contraintes énoncées, à
répondre à la question de savoir s’il est opportun de créer un centre d’hadronthérapie
en Belgique. Tous les centres universitaires qui l’acceptent devraient
participer à cette étude de faisabilité. Le centre national, s’il est
créé, devrait être intégré dans le réseau européen et mondial de manière
à faciliter la création de protocoles de recherche, d’évaluer les
traitements et de construire ainsi une large expertise dans le domaine
de l’hadronthérapie. Par ailleurs, le développement d’un tel centre
serait utile non seulement au monde médical mais pourrait également
servir les sciences de base et les sciences appliquées. Le financement
pourrait, dès lors, ne pas dépendre uniquement du Département des
Affaires sociales.
Ce rapport a été approuvé par
l’assemblée plénière de l'Académie Royale de Médecine de Belgique
le
25 octobre 2008.