L’Académie Royale de Médecine de Belgique a formulé en 2006
des recommandations précises dans le cadre du projet télématique
d’échange de données de santé BeHealth (Bulletin et Mémoires de
l’Académie royale de Médecine de Belgique, volume 161, 2006, 10-12, pp
524-526). Elle constate avec grande préoccupation et inquiétude que
celles-ci n’ont pas été rencontrées et prises en compte dans le projet
de loi créant la plate-forme eHealth.
L’Académie rappelle qu’elle soutient toute initiative
fédérale ou régionale visant à améliorer la qualité et la gestion des
soins de santé ainsi que la sécurité des patients grâce aux nouvelles
technologies de l’information et de la communication. La plate-forme
eHealth paraît s’inscrire dans cette perspective d’évolution
technologique. Toutefois, l’Académie tient à rappeler avec force que,
dans le domaine particulier de la santé, le bénéfice apporté au patient
et à la collectivité par l’informatisation des services ne peut en aucun
cas mettre en péril le respect de la vie privée et davantage encore le
caractère intime et unique du colloque singulier médecin-patient. Le
projet de création de la plate-forme eHealth, dans sa forme actuelle,
ouvre une brèche dans ce qu’il y a de plus profond et de plus précieux
dans la relation médecin-patient : le secret professionnel et la liberté
de chacun. Les conséquences de cette situation peuvent être
imprévisibles et incontrôlables.
L’utilisation du numéro d’identification du registre
national comme seul identifiant des patients dans le réseau augmente le
risque d’accès à des données médicales personnalisées en dehors de toute
relation de soins et ce, en dépit de toutes les mesures de sécurisation
qui pourraient être prises. L’Académie rappelle à cet effet sa
recommandation émise précédemment de garantir une étanchéité parfaite
entre, d’une part, les données personnelles des patients recueillies par
les professionnels de la santé dans le cadre des activités de soins, et
d’autre part, les données collectives codifiées rendues anonymes et
impersonnelles par regroupement de données individuelles collectées à
des fins d’études ou d’évaluation pour divers organismes et
institutions. Cette étanchéité doit être telle qu’il soit impossible,
sauf circonstances exceptionnelles et dûment approuvées par l’autorité
compétente, de remonter des données collectives aux dossiers des
patients, et d’ainsi stigmatiser un individu ou un groupe de sujets
particuliers.
Confier la gestion et la gouvernance de la plate-forme
eHealth à la Banque Carrefour de la Sécurité Sociale (BCSS)
concomitamment à la réalisation de ses activités propres est une
initiative louable mais qui confère à la BCSS à la fois le rôle de juge
et partie. Même si la plate-forme eHealth ne sert que de structure
d’échanges de données et s’interdit de construire des banques de
données, cette façon de procéder n’est acceptable que s’il existe une
tierce personnalité juridique (tiers de confiance), indépendante à la
fois des professionnels de la santé et des gestionnaires de la Santé
publique et de la sécurité sociale, capable de garantir les droits des
uns et des autres, d’assurer une imperméabilité parfaite entre les
données individuelles et collectives évoquées ci-dessus et d’éviter
toute dérive malveillante ou non.
Directement concernés, les professionnels de la santé et
les patients eux-mêmes doivent être mieux représentés au sein des
instances de gestion et de contrôle des activités de la plate-forme
eHealth. En effet, l’échange et la collecte de données médicales, dans
le but d’une simplification administrative et d’une promotion de la
qualité de la pratique médicale, ne devraient pas se faire au détriment
de la protection de la vie privée et de la qualité des soins
individuels, risques que les utilisateurs sont le mieux à même
d’apprécier. L’Académie estime que le choix entre une éthique
fonctionnelle (l’efficacité administrative prime sur la protection de la
vie privée) et une éthique rigoureuse (la protection de la vie privée
prime sur les objectifs) posé par la mise en place de la plate-forme
eHealth relève d’un consensus au sein de la société et devrait dès lors
faire l’objet d’un vaste débat public.
En conclusion, l’Académie royale de Médecine de Belgique,
inquiète des dangers et dérives aux conséquences imprévisibles pouvant
résulter de la mise en place de la plate-forme eHealth, recommande avec
fermeté que toutes les dispositions techniques, juridiques et éthiques
soient prises pour garantir le secret du colloque singulier
médecin-patient. Cette relation, fondement même de la médecine, doit
rester un souci constant et une priorité inaltérable.