Limportance critique du rôle
joué par les médecins engagés dans la recherche clinique, a fait lobjet en
septembre 2001, dun éditorial publié simultanément dans plusieurs revues
médicales éminentes (Lancet, British Medical Journal, New England Journal of
Medicine,...). Cet éditorial souligne dabord que la recherche clinique sur les
médicaments est trop souvent orientée, pour des raisons économiques (le terme
« sponsoring » revêt différentes significations et pourrait susciter des
confusions) vers des problèmes ayant surtout un impact commercial (même si les
résultats ne sont pas dénués dintérêt) alors que des questions plus pertinentes
restent sans réponse. C'est ainsi que des médicaments moins récents doivent être
réévalués, et doivent être inclus dans des études de nouvelles molécules. Cet
éditorial rappelle ensuite que lélaboration du protocole, lanalyse des
résultats et la publication de la recherche sont généralement aux mains de
lentreprise sponsorisante et que le chercheur a trop peu dimpact ou cherche
trop peu à en avoir. Lors de la publication, il y a lieu de mettre l'accent sur certains
points, par exemple l'apport réel de l'intervention, et comment cet apport se compare
avec celui d'autres interventions. Le chercheur ne simpose pas assez comme le vrai
responsable de la recherche vis-à-vis de tous les autres intéressés (collègues
médecins, patients, autorités). Le manque de clarté initial aidant, certaines
entreprises sponsorisantes ont été jusquà interdire à des chercheurs de publier
leurs résultats. Enfin, cet éditorial il constate que des contrats de quasi exclusivité
menacent lindépendance de certains centres de recherches universitaires, au profit
de lindustrie. Sans affirmer quune telle attitude laxiste soit généralisée,
il nous paraît souhaitable, aux membres des Académies, dentreprendre une analyse
approfondie de ces phénomènes en Belgique pour déterminer les mesures préventives
nécessaires.
La relation du médecin en tant que
prescripteur avec lindustrie pharmaceutique mérite également réflexion.
Comment le médecin est-il informé de la valeur dun médicament ? Les
éditeurs de revues médicales sont les garants de lobjectivité des études sur les
médicaments, ainsi que des commentaires et éditoriaux y afférents. Le fait que, pour
survivre, la plupart des revues aient, dans une large mesure, besoin de la publicité sur
les médicaments, est à l'origine d'une situation ambiguë. Les meilleures revues exigent
des auteurs quils sexpriment clairement sur déventuels conflits
dintérêts. Et pourtant certains universitaires nhésitent pas à prêter
leur nom à des articles qui, en réalité, ont été écrits par dautres personnes.
Depuis longtemps, le médecin est submergé de périodiques gratuits entièrement
financés par la publicité, mais les articles publiés ne sont pas soumis à l'avis
d'experts (peer review); en outre, la distinction entre contribution scientifique et
publicité est très souvent vague. Enfin, il existe des publicités directes, envoyées
par la poste ou par le biais dabonnements à Internet mis gratuitement à
disposition ainsi que les délégués médicaux, très nombreux en Belgique. La formation
de niveau graduat et post-graduat doit apporter au médecin compétence et attitude
critique. La formation complémentaire permanente, dans le cadre de laccréditation
par exemple, doit renforcer cette attitude. On attend des professeurs et des
conférenciers quils sappuient sur des études contrôlées (médecine
factuelle). Malheureusement il faut constater que régulièrement certains programmes, par
exemple en formation continue, sont élaborés et organisés par une entreprise
pharmaceutique, qui peut ainsi influencer le choix des sujets et des orateurs. Il est
souvent question davantages directs non justifiés octroyés aux prescripteurs, sous
la forme dindemnités, de voyages, de participation à des congrès, mais leur
influence éventuelle sur le comportement du prescripteur est difficile à évaluer :
il va de soi que le remboursement des frais engagés est acceptable et que les avantages
directs ne sont pas nécessairement abusifs, mais la transparence doit être présente.
Les entreprises pharmaceutiques sont, à
lévidence, essentielles dans la conception des médicaments. Elles jouent un rôle
irremplaçable dans le renouvellement de larsenal diagnostique et thérapeutique en
convertissant, de manière efficace, les connaissances fondées sur la recherche
biomédicale récente en de nouvelles technologies médicales ou de nouvelles
médications. Ce processus requiert lutilisation de méthodes toujours plus
complexes impliquant des risques financiers extrêmement élevés à long terme qui
peuvent mettre en péril la survie même des entreprises pharmaceutiques concernées. Les
entreprises pharmaceutiques sont partenaires dans la recherche clinique et représentent
une source dinformations pour le prescripteur. Toutefois, les entreprises
pharmaceutiques et les médecins doivent prendre conscience de leur rôle spécifique
respectifs. En recherche clinique, ce sont les chercheurs qui doivent fournir la garantie
médicale et éthique ultime aux sujets impliqués dans létude et à la
communauté; ils doivent veiller à ce que seules les demandes pertinentes aboutissent à
une recherche clinique, et ils sont responsables du traitement objectif et de la
publication objective des résultats. Aussi la transparence simpose-t-elle dans les
accords conclus entre entreprises et chercheurs, y compris dans les aspects financiers.
Quant au médecin prescripteur de médicaments enregistrés, il ne doit se laisser guider
que par lintérêt du patient.
Lindépendance du médecin en tant que
chercheur ou en tant que prescripteur vis-à-vis de lindustrie est essentielle. Si
les conflits dintérêts sont inévitables, ils ne peuvent aboutir à une confusion
dintérêts : la transparence sur les conflits dintérêts éventuels
peut être une garantie. Les Académies de Médecine lancent un appel à tous les
médecins, chercheurs cliniques et prescripteurs, pour que chacun joue correctement le
rôle qui lui est dévolu et apporte, à cette fin, toute la clarté nécessaire
vis-à-vis du monde extérieur. Notre appel sadresse en particulier aux
universitaires et autres personnes qui, en tant que « leaders d'opinion », ont un
rôle dexemple dans la recherche et la prescription. Etre « leader
d'opinion » est une lourde responsabilité et il convient déviter que le
terme ne reçoive une connotation péjorative, comme sil sagissait de
personnes qui se laissent volontairement ou involontairement influencer afin de
transmettre des messages non fondés sur des preuves scientifiques. La Belgique compte une
série de revues médicales de valeur qui jouent un rôle important dans
linformation des médecins belges; elles aussi doivent prendre leurs
responsabilités. Le médecin doit savoir quune série de brochures et de
périodiques mis gratuitement à sa disposition nétablissent parfois aucune
distinction entre les données scientifiques et la publicité, en dépit des discours et
des photographies déminents universitaires qui les appuient.
On peut attendre des autorités quelles
garantissent la qualité des notices des médicaments, quelles soutiennent
suffisamment les initiatives visant une information objective, quelles assurent
lobjectivité de la publicité sur les médicaments et, en ce qui concerne la
recherche clinique, quelles garantissent la reconnaissance de comités d'éthiques
dont le rôle est capital à cet égard.
Enfin, on peut et on doit également attendre des
autorités quelles soutiennent les activités des chercheurs cliniques et des
centres universitaires, de telle manière que ceux-ci puissent remplir parfaitement leur
rôle en toute indépendance dans la production et la diffusion des informations.
Ce rapport a été approuvé par
lAcadémie royale de Médecine de Belgique
en sa séance du 28 septembre 2002