1. PREALABLES
Les rapides progrès de la Médecine au cours des dernières décennies
ont profondément modifié, pour de nombreux patients, le cours des maladies terminales et
jusquau processus même de la mort. De nouvelles responsabilités se sont ainsi
imposées aux médecins. Les principales concernent lacharnement thérapeutique, le
développement des soins palliatifs et la définition même du décès.
Lefficacité des moyens dont dispose désormais le médecin rend
souvent possible la poursuite de procédures diagnostiques et thérapeutiques excessives,
si lon considère les souffrances infligées au patient et les bénéfices minimes
quil pourrait en tirer, en termes de durée et de qualité de la survie. Cest
pour éviter ce risque et pour tenter de trouver une réponse aux fins de vie difficiles,
que sest développée, dans le monde médical, la réflexion sur
leuthanasie : en premier lieu dans le sens de larrêt des traitements,
puis sur léventuel arrêt actif de la vie et même sur les directives anticipées
(improprement appelées " testament de vie "), par lesquelles les
personnes s'expriment sur la manière dont elles désireraient être traitées, en cas
daffections incurables.
Parallèlement, la pratique des soins palliatifs sest
développée : ceux-ci ne visent plus à guérir, mais à soulager les souffrances
physiques et psychologiques éprouvées par les patients et leur entourage, en fin de la
vie. Alors que jusquassez récemment, on attendait surtout du médecin quil
mette tout en uvre pour sauver la vie des patients, on considère aujourdhui
quil est tout autant de son devoir de soulager, lorsquil ne peut plus guérir,
de manière à assurer une fin de vie aussi paisible et digne que possible.
En outre, nous sommes entrés dans ce quon pourrait appeler une
" culture des Droits de lHomme " mettant en avant la valeur de
lautonomie de la personne, dune part, et les valeurs de justice sociale et de
solidarité entre les citoyens dautre part. La notion de la défense de la vie
sest trouvée confrontée à une autre conception: la qualité de celle-ci. De ce
fait, le consentement des patients aux procédures médicales proposées a pris une
importance croissante.
Cest sur base de ces préalables, brièvement rappelés, que les
membres de lAcadémie royale de Médecine proposent les réflexions qui suivent, en
ne considérant que laspect relevant de la Santé publique, laissant au pouvoir
politique la responsabilité de prendre les mesures appropriées.
Les membres de lAcadémie royale de Médecine estiment quil
ne leur incombe pas de résoudre des oppositions plus philosophiques et politiques que
strictement médicales. Ils ne sont pas les représentants de la Nation, et se gardent
dès lors dinfluencer les mandataires politiques si ce nest sur base de leur
compétence scientifique. Cest pourquoi ils nont voulu dégager aucun
compromis entre les divers courants dopinion au sein de l'Académie.
De même, lAcadémie estime quil nest pas de sa
compétence de prendre position sur la nécessité de légiférer ou non sur
leuthanasie.
2. DOMAINES DE CONSENSUS
2.1 Lacharnement thérapeutique futile.
Les membres de lAcadémie sont unanimes à condamner cette
forme dacharnement thérapeutique. Ils rappellent le droit des patients, comme celui
des médecins, darrêter ou de ne pas entreprendre un traitement quils
estiment vain.
Ce point de consensus appelle cependant quelques commentaires :
2.1.1 Tout patient est en droit de demander darrêter ou de ne
pas entreprendre un traitement. Il est toujours impératif de recueillir son consentement
éclairé pour une telle décision. Cest à lui qu'il revient en effet de juger de
la qualité de sa vie et de décider sil veut la prolonger ou non.
2.1.2. Le médecin doit sinformer soigneusement de lavis du
patient dont il a la charge, si cet avis peut être recueilli ; si ce nest pas
le cas, il prendra celui de léquipe soignante, de l'entourage, et, le cas
échéant, dautres personnes responsables.
Cest à ce médecin qui a le patient en charge quil
appartient de prendre la décision dune éventuelle suspension des
traitements : lui seul, en effet, dispose de la compétence nécessaire pour en
juger. Comme dans toute décision médicale difficile, il peut se faire aider par
des experts ou, sil y a lieu, par une " cellule daide à
la décision ". Il faut rappeler à ce propos la difficulté quil y a,
dans certains cas, à prévoir les chances de survie et la qualité de celle-ci.
2.1.3. La décision darrêter ou de ne pas entreprendre un
traitement spécifique ne dispense jamais le médecin de soulager le patient, pour lui
permettre de terminer dignement sa vie.
2.2 Les soins palliatifs.
2.2.1 Les soins palliatifs ne visent pas seulement à soulager les
souffrances des malades en fin de vie et à soutenir lentourage: ils visent aussi à
assurer aux patients une fin de vie digne et permettent , dans la plupart des cas, de ne
pas devoir recourir à leuthanasie(1).
2.2.2. Les membres de lAcadémie rappellent quil est du
devoir de lEtat dassurer à tous, y compris aux plus démunis, laccès
aux soins palliatifs. A défaut, la liberté de choix des patients en fin de vie ne serait
quillusoire.
2.3 La demande deuthanasie.
Les membres de lAcadémie saccordent sur la prudence avec
laquelle il convient daccueillir une demande deuthanasie formulée par un
patient. Une telle demande appelle toujours un dialogue approfondi entre patient et
médecin, afin den élucider le sens et les motivations.
LAcadémie recommande aux Facultés de Médecine
dintroduire dans le curriculum médical une formation adéquate en soins palliatifs
ainsi quun enseignement des notions indispensables à la mise en uvre correcte
dune fin de vie médicalement assistée et ce dans le cadre du 2è et 3è cycles,
mais aussi au niveau de la formation continuée. Cet enseignement doit inclure les aspects
physiologiques, psychologiques, éthiques de la fin de vie, mais aussi la pharmacologie
des drogues utilisées. Les membres de lAcadémie constatent, en effet, que dans les
pays où leuthanasie est admise (Pays-Bas (²) (³),Etat de l'Orégon(4),
un nombre non négligeable d'accidents et/ou de complications sont rapportés, dont
lorigine est souvent liée à la technique inadéquate mise en uvre(5).
Il faut aussi prendre en compte les charges psychologiques lourdes
quentraîne, pour les équipes soignantes et les médecins, laccompagnement
des patients en fin de vie. Les membres de lAcadémie souhaitent que
sorganisent des groupes de réflexion, dévaluation et de soutien à ces
équipes, de manière à leur permettre daccroître leur expérience dans un climat
dobjectivité et de sérénité.
Les membres de lAcadémie estiment, en outre, que :
2.3.1. Leuthanasie doit rester un acte exclusivement
médical.
2.3.2 Leuthanasie passive (médicothanasie(1) en phase terminale
dune maladie incurable doit être autorisée moyennant les conditions
décrites en 2.1.2.
2.3.3. LAcadémie insiste sur la notion de protection du
patient, en privilégiant les actes thérapeutiques visant à soulager la douleur, ainsi
que les tourments psychologiques et moraux quil peut éprouver, ce qui évite le
plus souvent de devoir recourir à leuthanasie active.
2.3.4. Il est recommandé au médecin qui accepte daccompagner un
patient dans une procédure deuthanasie active de recueillir, (par écrit si
nécessaire), lavis pronostique dun confrère, expert reconnu dans la
pathologie dont souffre le malade, et de sassurer le concours dune compétence
pharmacodynamique appropriée, afin de garantir un déroulement optimal de la fin de vie
induite.
2.3.5. L'académie considère comme inadmissible l'euthanasie abusive
suggérée par lentourage (social ou familial) du patient.
2.3.6. Quelle que soit la procédure adoptée, il faut veiller au
respect du secret médical, tant vis-à-vis du patient que de la famille et des
descendants.
2.4. Aspects pédiatriques
Les membres de lAcadémie attirent lattention sur la
situation particulière des nouveau-nés, des nourrissons et des enfants pouvant recevoir,
vu leur état pathologique, un traitement futile. Ils estiment que pour de très rares
cas, bien codifiés, une euthanasie active peut être justifiée à la naissance.
Dans les autres situations, la décision darrêter ou de ne pas
entreprendre un traitement relève dun consensus entre léquipe soignante et
les parents (ou les tuteurs). Lavis de lenfant, sil a lâge de
raison, et de ladolescent, doit éventuellement pouvoir être pris en compte.
Ils estiment également quil faut prolonger les soins pendant le
temps nécessaire pour permettre aux parents d'accepter un deuil douloureux, en leur
assurant un accompagnement psychologique adéquat..
3. DOMAINES CONTROVERSéS
Les réflexions développées ci-dessus sont conformes à
" une bonne pratique médicale " (good medical practice des
Anglo-Saxons) et comme telles, peuvent recueillir lassentiment des membres de
lAcadémie. Certaines, concernant leuthanasie, suscitent, par contre, une
diversité dopinions , parce quelles relèvent plus de choix
philosophiques, éthiques et politiques des citoyens : la légitimité de
leuthanasie active, la distinction entre euthanasie et suicide assisté, la valeur
des " directives anticipées ".
3.1 La légitimité de mettre activement fin à la vie dun patient.
Certains estiment que lorsquun patient demande consciemment, de
manière déterminée et répétée, quil soit mis fin à sa vie, le médecin est en
droit de réaliser une euthanasie. Ils y voient un acte de compassion devant une
situation devenue intolérable pour le patient, sans espoir de guérison, qui
respecte le droit de tout être humain de décider de sa propre existence. Dautres
se montrent beaucoup plus réticents, estimant quen aucune occasion le médecin ne
peut transgresser linterdit de tuer.
Tous saccordent cependant sur la nécessité de respecter la
conscience du médecin, mais aussi les choix personnels des patients.
3.2 Euthanasie et suicide assisté.
Certains estiment quil ny a pas de différence, quant à
lévaluation des décisions à prendre, entre une demande deuthanasie
survenant dans le décours dune maladie terminale, et celle dun handicapé
incurable qui demanderait quil soit mis fin à sa vie, en raison de la détresse ou
du sentiment dindignité dans lesquels le plongerait son handicap.
Dautres, pensent quun handicap chronique, sans risque vital
à court terme, peut certes lui aussi susciter une demande darrêt de vie; mais ces
situations ne soulèvent pas, pour le patient , pour son entourage et la société, les
mêmes problèmes psychologiques et philosophiques quune maladie terminale. Il
subsiste une distinction à faire entre euthanasie et suicide assisté.
3.3 Les directives anticipées.
Les avis divergent également parmi les membres de lAcadémie sur
la valeur déventuelles directives anticipées, rédigées par le patient, assorties
ou non de la désignation dune personne de confiance. Certains estiment que de
telles directives, rédigées par une personne en bonne santé, ne sont guère expressives
des choix quelle ferait dans le contexte de la maladie et lapproche de la
mort. Dautres, au contraire, y voient une indication importante quant au choix des
patients, notamment dans les maladies cérébrales sévères comme la maladie
dAlzheimer, évoluant lentement et inexorablement vers une démence profonde, au
cours desquelles les directives anticipées du patient, non encore dément, doivent être
considérées avec le plus grand respect.
Les membres saccordent par ailleurs, sur le fait que de telles
directives ne peuvent jamais avoir une valeur contraignante pour les
décisions que doit prendre le médecin en charge du patient.