Le Bureau de l’Académie royale de Médecine a constitué une
Commission chargée d’examiner la problématique du dépistage du cancer du
sein suite au projet de modification des modalités de remboursement des
actes de sénologie annoncée par l’INAMI et des réactions du groupement
des sénologues à ce projet. La Commission était composée de membres de
l’Académie (D. Balériaux, J. Boniver, J.-M. Foidart, J. Frühling et P.
Scalliet) et d’experts extérieurs (A. Vandenbroucke, E. Lifrange, J.M.
Nogaret).
Sur la base des travaux de la Commission, le Bureau propose à
l’Académie l’avis suivant :
A. Constats :
-
Le cancer
du sein est un des cancers les plus fréquents puisqu’on estime qu’en
Belgique, une femme sur dix risque de développer un tel cancer au cours
de sa vie ; environ 25 % de ces patientes en décèdent.
-
La
stratégie de la lutte contre le cancer du sein repose sur cinq axes : la
prévention primaire, le dépistage (ou prévention secondaire), le
diagnostic, le traitement et le suivi.
-
La prise
en charge diagnostique et thérapeutique a considérablement évolué au
cours des dernières années selon un mode pluridisciplinaire et a permis
d’améliorer significativement le taux de guérison.
-
Le
dépistage permet de déceler un cancer chez une femme asymptomatique. Il
est bien démontré que les lésions décelées à ce stade ont un meilleur
pronostic que lorsque la patiente présente déjà des symptômes et/ou des
signes. Le dépistage contribue lui aussi à l’amélioration du taux de
guérison.
-
Offrir
aux femmes asymptomatiques un cadre de dépistage efficace et accessible
à toutes est un objectif majeur de Santé publique.
Actuellement, l’accès au dépistage se fait
-
soit dans
le cadre du programme de dépistage par Mammotest (mammographie réalisée
dans le cadre d’un programme d’assurance qualité avec double lecture),
les femmes y étant invitées en fonction de leur âge ou s’y présentant
sur prescription, programme lancé en Belgique en 2000 dans le cadre d’un
protocole d’accord entre le Gouvernement fédéral et les Communautés et
pour lequel l’Académie avait d’ailleurs donné un avis et émis des
recommandations à ce moment (annexe 1), cette démarche étant gratuite
pour la personne,
-
soit sur
prescription ou par démarche individuelle dans le cadre de la
« consultation de sénologie » (habituellement dénommée : « dépistage
opportuniste »), souvent accompagnée d’une mammographie et d’une
échographie, ces actes étant remboursés par l’INAMI, le ticket
modérateur restant à charge de la personne.
Actuellement, le taux de couverture des populations cibles
est insuffisant ; en Région wallonne, la proportion de femmes
appartenant aux groupes « cibles » ayant bénéficié d’un dépistage est
encore trop faible, puisqu’en 2006-2007, il n’est que de 56 % à titre
d’exemple parmi les femmes de 50 à 69 ans (dont 9 % par le Mammotest et
47 % par une consultation de sénologie) ; les taux observés en Région
bruxelloise sont similaires ; en Communauté flamande le recours au
Mammotest est de 41 % et celui de la consultation de sénologie de 21 %.
Il est donc justifié de mener une politique de santé publique
qui vise à accroître le taux de recrutement et de le porter au moins à
75 % pour les deux approches cumulées selon les recommandations
internationales.
Les recommandations
qui suivent ne reflètent pas nécessairement l’opinion unanime des
membres de la commission, mais elles visent, dans un souci de Santé
publique, à laisser ouverte la possibilité à chaque femme susceptible
d’être atteinte d’un cancer du sein de s’adresser à un centre ou à un
médecin de son choix, sans entrave financière, afin d’échapper à cette
maladie fort répandue.
Une discussion
idéologique ou purement technique ou financière ne peut être prise en
considération lorsqu’il s’agit de sauver la vie des patientes.
B. Recommandations :
-
les
pouvoirs publics doivent, en collaboration avec le corps médical et les
autres acteurs de la Santé, promouvoir le dépistage du cancer du sein
par des campagnes d’information efficaces auprès du public et auprès des
médecins et acteurs de la santé,
-
le
dépistage doit être réalisé avec la garantie d’un contrôle de qualité
des équipements (radiologie et échographie) et des prestataires
(radiologues et gynécologues) selon des modalités à préciser,
-
le
programme de dépistage par Mammotest sur invitation ou sur prescription
doit être encouragé pour les femmes des populations cibles de 50 à 69
ans, qui sont asymptomatiques et sans facteur de risque particulier ;
-
l’accès
des femmes asymptomatiques âgées de 40 à 49 ans ou de 70 ans et plus au
programme de dépistage par Mammotest sur prescription peut être
encouragé, la pertinence de ce dépistage devant être évaluée,
-
l’accès à
une « consultation de sénologie » avec les examens complémentaires
requis doit être garanti gratuitement ou dans les meilleures conditions
de remboursement
-
pour les
femmes à « haut risque » quel que soit leur âge, sachant qu’il convient
de dégager un consensus sur ce que l’on entend par « haut risque »,
-
chez les
femmes « symptomatiques » quel que soit leur âge, sachant qu’il convient
-
de
définir clairement ce que recouvre la définition « symptomatiques »,
-
chez les
femmes qui ont un Mammotest « positif » ;
-
le
programme de dépistage par Mammotest doit établir une collaboration
efficace avec les sénologues de façon à ce que leur soient référées
systématiquement les femmes qui sont soit symptomatiques ou à haut
risque, soit présentent au Mammotest des seins de densité élevée, le
niveau de densité « élevée » justifiant une telle démarche devant être
précisé ; symétriquement, les femmes asymptomatiques sans risque
particulier dont les seins sont de densité normale et dont le bilan
réalisé à l’occasion d’une consultation de sénologie est négatif doivent
être référées au programme de Mammotest pour le suivi avec les
explications d’usage pour la patiente ;
-
le
dépistage « opportuniste », à savoir la « consultation de sénologie »
avec les examens complémentaires requis, ne doit pas être découragé par
des mesures portant sur la prise en charge de ces actes médicaux par l’INAMI,
de façon à éviter que de telles mesures aient une effet délétère sur la
couverture des populations cibles, vu qu’actuellement ce type de
dépistage représente 80 % des dépistages réalisés dans la population des
femmes âgées de 50 à 69 ans en Région wallonne ;
-
les
acteurs directement concernés, à savoir le Centre communautaire de
référence, les groupements professionnels représentatifs des sénologues
et les sociétés savantes dans le domaine doivent collaborer de façon à
éviter des polémiques et conflits pouvant avoir des effets néfastes sur
l’efficacité du dépistage ;
-
comme
recommandé par l’Académie en 2003, un Comité d’accompagnement composé
d’experts, indépendant des prestataires du dépistage mais travaillant en
concertation avec eux, doit être créé ; ce Comité d’accompagnement,
auquel l’Académie royale de Médecine est prête à participer, pourrait
assumer les missions suivantes :
-
contribuer à définir rapidement de façon précise les critères de qualité
requis auprès des prestataires et au niveau des équipements, les notions
de « haut risque », « femmes symptomatiques » et « seins denses » ainsi
que les indications et modalités éventuelles du dépistage pour les
femmes asymptomatiques et sans facteur de risque particulier âgées de 40
à 49 ans et de 70 ans et plus,
-
évaluer
annuellement de façon objective l’efficacité du dépistage du cancer du
sein que ce soit dans le cadre du programme par Mammotest ou par
dépistage « opportuniste »; ceci requiert de collecter des données
fiables sur la participation au dépistage et son impact psychologique,
un relevé soigneux des moyens investis et des coûts, des données sur les
contrôles de qualité et des résultats sur l’incidence, la morbidité et
la mortalité par cancer du sein dans les populations cibles.